Pier Paolo Pasolini avec Anna Magnani sur le tournage du film "Mamma Roma" (1962)
Pier Paolo Pasolini avec Anna Magnani sur le tournage du film "Mamma Roma" (1962)
Pier Paolo Pasolini avec Anna Magnani sur le tournage du film "Mamma Roma" (1962) ©Getty - Sunset Boulevard / Contributeur
Pier Paolo Pasolini avec Anna Magnani sur le tournage du film "Mamma Roma" (1962) ©Getty - Sunset Boulevard / Contributeur
Pier Paolo Pasolini avec Anna Magnani sur le tournage du film "Mamma Roma" (1962) ©Getty - Sunset Boulevard / Contributeur
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Résumé

Obsédé par les marges et ardent critique de la société de consommation italienne, quelle vision de l'économie explore et critique le réalisateur, poète, romancier et essayiste Pier Paolo Pasolini ?

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Il y a 100 ans, le 5 mars 1922, naissait à Bologne l'un des plus grands réalisateurs et poètes italiens : Pier Paolo Pasolini. L'auteur de "Mamma Roma" et des "Ecrits Corsaires" a toujours été fasciné par les marges et leurs modes d'expression. Sa caméra nous emmène dans les banlieues misérables et les bas-fonds de Rome dans les années 1950. C'est un cinéma qui reflète également sa haine de la bourgeoisie et son rejet de la société de la consommation qu'il assimile à un nouveau fascisme à l'heure où l'Italie connaît un boom économique sans précédent. 

Tiphaine de Rocquigny reçoit Daria Bardelloto, professeure de langue et civilisation italienne à Sciences Po Paris et Paolo Desogus, chercheur, membre de l’Équipe Littérature et Culture Italiennes (ELCI) de Sorbonne Université.

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L'art pasolinien, vecteur d'engagement antifasciste et hommage aux marginaux

Assassiné à l'âge de 53 ans dans des circonstances mystérieuses, Pasolini a été un artiste très prolifique. Né dans une famille bourgeoise, il n'a jamais cessé de célébrer les altérités populaires dès ses premiers écrits, tout en affirmant progressivement son engagement au sein du Parti Communiste. A partir d'une forme d'esthétique du réalisme poétique, il dénonce la société de consommation, pire que le fascisme, quitte à se revendiquer réactionnaire.

Faire exister les marginaux et la classe paysanne italienne passe dans l'appropriation de leur dialecte à des fins poétiques. Mais le dialecte, qu'il soit frioulan ou romanesco, a aussi un pouvoir spécifique : selon Paolo Desogus, "le dialecte est capable d'exprimer une réalité hors de la dimension historique du fascisme : Pasolini a choisi d'écrire en dialecte pour sortir de sa propre époque." Pasolini s'engage davantage, tant dans ses romans en 1947 qu'aux côtés des paysans en 1948, tandis que le cinéma devient pour lui le médium le plus approprié pour montrer un monde marginal.

Gramsci, plus encore que Marx, exerce une influence majeure pour lui. C'est grâce à lui qu'il prend conscience de la "connexion sentimentale" : un savoir hégémonique repose sur l'union de la capacité d'un intellectuel à comprendre la réalité historique, et du ressenti des classes subalternes.  

De la société de consommation à la dictature, il n'y a qu'un pas

Pasolini est le témoin direct de la "deuxième révolution industrielle", qui a plutôt lieu à la fin des années 1950 et pas à la fin du XIXème siècle, avec l'irruption de la société de consommation. Daria Bardelloto rappelle qu'il "y a un renversement radical : l'Italie commence à être un pays industriel, qui produit des biens de consommation. Elle devient le troisième pays en matière d'exportation de frigos après les Etats-Unis et le Japon, chose inconcevable au début des années 1950. Le changement de paradigme économique est très fort. Ce qui intéresse Pasolini sont les faits en tant que marxiste, notamment l'idée que les transformations sociales s'opèrent par la superstructure et les modèles économiques. Ce changement là implique l'arrivée de la télévisions dans les foyers italiens, et les Italiens s'ouvrent à un monde qui ne leur était pas accessible et leur rapport au réel change." La société de consommation est alors fermement condamnée par Pasolini, notamment à travers les "Ecrits Corsaires".

Pour Daria Bardelloto, Pasolini montre dans "Salò" à quel point elle assujettit les corps  "de la manière la plus atroce. C'est une invocation à la jouissance. Il y a une scène dans Salò où un des sadiques crie aux prisonniers : "Mangez ! Pourquoi vous ne riez pas ? Riez ! Riez !" (...) C'est le plus terrible des esclavages." Plus que jamais, Pasolini reste d'actualité pour éclairer notre contexte socio-économique : pour Paolo Desogus "la critique de la société de consommation de Pasolini est encore actuelle, surtout quand il critique le progressisme. Mais il est surtout utile pour comprendre les classes populaires, que la gauche a oublié aujourd'hui."

Références sonores

  • Entretien avec Paolo Pasolini à propos de la bourgeoisie italienne, diffusé dans "Cinéastes de notre temps", archive INA, 1966 
  • Témoignage d'Alberto Moravia, écrivain et grand ami de Pasolini, archive France Culture, 1990
  • Lecture d'un extrait d'"Une Vie violente" de Pier Paolo Pasolini, 1961
  • Extrait du film "Mamma Roma" de Pier Paolo Pasolini, 1976
  • Lecture d'un extrait des “Ecrits corsaires” de Pier Paolo Pasolini, 1976
  • Extrait du film "Salò ou les 120 Journées de Sodome" de Pier Paolo Pasolini, 1975

Références musicales