L'auteur des Frères Karamazov, "roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit” selon Freud, est une référence littéraire centrale en Russie et dans le monde.
L'auteur des Frères Karamazov, "roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit” selon Freud, est une référence littéraire centrale en Russie et dans le monde. ©Getty - Fine Art
L'auteur des Frères Karamazov, "roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit” selon Freud, est une référence littéraire centrale en Russie et dans le monde. ©Getty - Fine Art
L'auteur des Frères Karamazov, "roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit” selon Freud, est une référence littéraire centrale en Russie et dans le monde. ©Getty - Fine Art
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Pourquoi Dostoïevski était-il obsédé par l’argent ? Continuellement endetté, ennemi de l’accumulation, mais aussi ardent militant de l’abolition du servage, Dostoïevski est au cœur de la société russe du XIXème siècle.

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L'économie rencontre la littérature. Aujourd'hui, nous partons pour la Russie des tsars et des serfs avec en poche l'oeuvre d'un écrivain hanté par la question de l'argent. Dans ses romans, il raconte les tensions qui agitent la société russe du XIXème siècle, en route pour l'industrialisation, et s'oppose au capitalisme naissant. C'est avec l'auteur de l'Idiot et de Crime et Châtiment que nous allons passer l'heure qui vient.  

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Karen Haddad, professeure de littérature comparée à l’Université Paris Nanterre et Michel Tissier, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Rennes-2 et membre de l'équipe d'accueil TEMPORA.

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Un jeune homme face aux inégalités : s'engager dans la société du servage 

L'œuvre de Dostoïevski est intimement liée aux réalités économiques, sociales et politiques de la société russe de son temps. Le XIXème siècle constitue, pour l'Empire russe, un moment de transition fondamentale, entre le début de l'industrialisation et d'une certaine contestation de l'ordre servile traditionnel où une masse paysanne reste encore dominée par une minorité de propriétaires terriens.
Selon Michel Tissier, "Pour Dostoïevski et les jeunes de sa génération, la dimension économique et productive ne constitue pas l'aspect principal qui justifie l'abolition du servage. Il s'agit, pour eux, en premier lieu d'une question morale. Celle-ci se place comme une remise en cause de l'arbitraire qui définit les relations sociales en Russie, notamment entre les maitres et serfs."

Par ailleurs, cette profonde remise en question de l'ordre social qui prévalait jusqu'alors en Russie se couple à "la question de l'ordre économique, qui apparait comme une préoccupation majeure dans la Russie des années 1840, notamment dans les milieux manufacturiers. C'est également une préoccupation que l'on retrouve au sommet de l'Etat, chez l'Empereur Nicolas Ier. Cependant, la transmission de savoirs et de techniques permettant d'améliorer les systèmes productif et industriel russes est confrontée à une limite fondamentale, celle de la censure et du contrôle de la presse par le pouvoir; qui ne permettent donc pas à ces réflexions de se diffuser plus largement au sein de l'ensemble de la société" selon Michel Tissier.

Le servage sera finalement aboli en Russie le 3 mars1861 par le Tsar Alexandre II dans un contexte de mise en place des premiers jalons de l'industrialisation du pays.  

Du plus petit kopek aux liasses de billets, l'obsession de l'argent chez Dostoïevski 

La pleine et entière inscription de Dostoïevski dans les réalités de son époque ne se limite pas à la question sociale et servile qui anime alors la société. La Russie du XIXème siècle est aussi à un moment de son histoire où la modernisation économique, la quête, voire la fièvre du profit constitue une réalité majeure dans ce pays à l'industrie naissante. Ainsi, l'argent est absolument omniprésent partout dans l'oeuvre de Dostoïevski. Selon Karen Haddad, "on retrouve une très forte représentation visuelle de l'argent, des petits kopecks en cuivre jusqu'aux liasses de billets couleurs différentes. L'argent joue véritablement un rôle dramatique dans ses romans, étant donné que l'on retrouve à chaque fois une description détaillée de celui-ci. L'argent n'est donc absolument pas abstrait mais bien matériel." 

"Cette omniprésence de l'argent constitue une métaphore des liasses de papiers que Dostoïevski noircit constamment et de cette critique du capitalisme financier et de sa quête sans fin vers la production et l'accumulation de richesses" pour Karen Haddad

Pour aller plus loin

Références sonores

  • Dostoïevski visionnaire, interview d'André Gide, ORTF, 1949
  • Lecture d’un extrait des Pauvres gens de Fiodor Dostoïevski (1844) 
  • Extrait du film Katia de Richard Siodmak (1959)
  • Lecture d’un extrait des Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski (1890)
  • Lecture d’un extrait du Joueur de Fiodor Dostoïevski (1866) dans Nuits magnétiques, France Culture, 1994
  • Lecture d’un extrait de L'Adolescent  de Fiodor Dostoïevski (1875)

Références musicales 

  • Sombres nuits, Chant du XVIIIème siècle, interprété par la chorale de chambre du théâtre de Moscou, sous la direction de Boris Prevzner
  • Rumors - Lizzo (2021)

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