Illustration de "La Maison Tellier" de Maupassant dans Gil Blas, 31 décembre 1891 ©Getty - Universal History Archive
Illustration de "La Maison Tellier" de Maupassant dans Gil Blas, 31 décembre 1891 ©Getty - Universal History Archive
Illustration de "La Maison Tellier" de Maupassant dans Gil Blas, 31 décembre 1891 ©Getty - Universal History Archive
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Résumé

Maupassant, dans la prolongation des réalistes, tente d'élucider les nouvelles règles économiques qui pèsent sur la société de la Belle époque : l'avarice paysanne, la misère des employés, les scandales financiers... Il pense aussi la façon dont l'argent s'immisce dans les relations intimes.

avec :

Noëlle Benhamou, Jean-Yves Mollier (Historien à l’Université de St Quentin en Yvelines et spécialiste de l'histoire de l'édition).

En savoir plus

Invités :

  • Noëlle Benhamou, maîtresse de Conférences en littérature à l’Université de Picardie Jules Verne
  • Jean-Yves Mollier, historien à l’Université de St Quentin en Yvelines et spécialiste de l'histoire de l'édition

On évoquera entre autres les romans Une Vie (1883),  Bel-Ami  (1885), Mont-Oriol (1887), les nouvelles et contes Boule de Suif (1880), Le petit fût ( 1884), La parure (1884), Pierrot (1882), Aux Champs (1882)...

Maupassant écrivain : une profession rentable

A la façon des réalistes, dans la prolongation des œuvres de Balzac ou de Zola, Maupassant tient un propos sur l’économie. Mais peut-être encore plus que les autres... Lui-même, d’un point de vue biographique, entretient un rapport spécifique à l’argent et à l’enrichissement. Si bien qu'il n’a pas, vis-à-vis de l’argent, le mépris distancié que professe Flaubert...

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Noëlle Benhamou précise qu*"il demandait des avances sur les tirages de ses livres. Il se souciait des ventes de ses ouvrages, de ses recueils, de ses romans. Il était très dur en affaires, il était attentif à la réclame. Et puis il utilisait cet argent pour améliorer son quotidien. Il avait des ventes phénoménales : par exemple pour "La Maison Tellier" en 1881, ce recueil lui permet de faire construire une maison à Etretat, La Guillette"*. Jean-Yves Mollier précise que Maupassant "mettait ses éditeurs en concurrence pour obtenir le maximum d'argent. À l'époque, un auteur du point de vue de l'édition est rémunéré dès que l'éditeur met en chantier le tirage. Autrement dit, s'il y a un tirage de 10 000 exemplaires, il perçoit immédiatement les droits d'auteur. La presse est encore plus rentable puisque dans la presse, vous êtes payé à la ligne. Et Maupassant, dans sa correspondance, compte scrupuleusement la ligne".

Avarice paysanne, misère des employés et scandales financiers...

Ses récits, qui sont dotés d’une visée critique, contribuent à élucider les nouvelles règles économiques qui pèsent sur la société à la Belle époque. Maupassant explore la façon dont l’argent transforme le monde rural ; il dépeint la condition socio-économique des employés et s’intéresse aux grands scandales financiers de son temps, à la spéculation.

Au XIXe siècle, comme l'explique Jean-Yves Mollier, "la France est un pays rural et de micro-propriétaires. Avoir deux vaches, c'est à peu près être un paysan moyen de l'époque. C'est un univers où l'argent joue un tel rôle que les rapports humains sont nécessairement dégradés. C'est-à-dire que même si l'on vit avec sa femme, avec ses enfants, on les considère d'abord comme des êtres qu'il faut exploiter. Le début de l'exploitation, avant de passer par les ouvriers agricoles ou les métayers, passe par l'exploitation de la famille."

Pour Maupassant, les employés sont plus misérables encore que les ouvriers. Noëlle Benhamou rappelle que Maupassant "lui-même a été employé de deux ministères : du ministère de la Marine et des Colonies, et puis du ministère de l'Instruction publique. Il a étouffé, il était observé, jugé. Il a beaucoup observé les mœurs de ces bureaux et a engrangé des sujets qui lui ont servi par la suite. On a une vision très critique de la vie de bureau dans plusieurs contes, notamment dans "La Parure" et "l'Héritage" .

Maupassant a 30 ans en 1880, au moment où démarre ce qui est considéré comme la Belle époque, qui est aussi le temps des grands scandales financiers. On va retrouver ces affaires dans Bel-Ami et dans Mont-Oriol. Jean-Yves Mollier explique que "la législation a dû s'adapter en adoptant la loi du 24 juillet 1867 qui autorise la création des sociétés anonymes sans avoir besoin de recourir à la permission du Conseil d'État. Désormais, on peut créer chez le notaire n'importe quelle société anonyme : on lève de plus en plus de capitaux à la fin du Second Empire et au début de la troisième République. Ca provoque d'énormes scandales : le krach de l'Union générale, la banque catholique qui s'écroule en 1882 ; et puis, bien sûr, en 1892, le scandale de Panama. 500 000 à 800 000 petits porteurs vont être spoliés. Pour les romanciers, c'est une véritable aubaine." Ces scandales sont repris par Maupassant qui "parle du krach de l'Union Générale dans la chronique "l'honneur et l'argent". Il parle du scandale des décorations de 1887 qui implique le président Jules Grévy, qui va devoir démissionner, dans une chronique qui s'appelle "Scandale". Et il parle dans "Bel-Ami" du délit d'initié auquel va se livrer Virginie Walter, la maîtresse de Duroy qui va lui conseiller de d'acheter de l'emprunt" comme le précise Noëlle Benhamou.

Il s'intéresse également à la spéculation, notamment dans Mont-Oriol, une ville d'eaux sortie de terre. Maupassant "lui-même avait été curiste à Châtel-Guyon en 1883. Il a pu observer la montée de la spéculation sur place. Ça l'a beaucoup amusé : il a vu le docteur Baraduc qui était inspecteur des eaux thermales de Châtel-Guyon, et le financier parisien Brocard, qui se livrent à une guerre des sources pour obtenir les terrains et créer cette ville d'eau sortie de terre, avec des casinos, des hôtels de luxe, etc. Il va en faire un roman où il transpose le financier Brocard dans le personnage de William Andermatt".

Une économie du désir

Il ne se contente pas d'observer les mutations du capitalisme. L'argent s’immisce dans chaque relation intime ; il est lié au désir. Ses romans, contes et nouvelles, posent un diagnostic une nouvelle morale liée à l’économie, qui peut paraître inconvenante. En dessinant les ressorts d’une ascension sociale fondée sur des relations sexuelles, la façon dont ses personnages sont aux prises avec l’argent dépeint un monde dans lequel chaque rapport humain semble dicté par un lien financier. Il livre toute une réflexion sur la prostitution, dans une oeuvre qui nous offre un véritable aperçu sociologique de la prostitution au XIXe siècle...

Bibliographie :

  • Noëlle Benhamou, site Maupassantiana
  • Noëlle Benhamou, Guy de Maupassant, Mont-Oriol, éd. Noëlle BENHAMOU, préface Philippe CLAUDEL, Paris, LGF, Le Livre de Poche Classiques, 2017.
  • Noëlle Benhamou*, Dossier Guy de Maupassant. Clinique de Passy, 1892-1893* , Saint-Denis, Connaissances et Savoirs, Pages retrouvées, 2018
  • Jean-Yves Mollier, L’Argent et les Lettres. Histoire du capitalisme d’édition. 1880-1920, Fayard, 1988, 549 p
  • Jean-Yves Mollier, Cornélius Herz, Portrait d'un lobbyiste franco-américain à la Belle Époque, éditions Du Félin, 2021

Références sonores :

  • Lecture d'une lettre de Maupassant à son éditeur Victor Havard, à Antibes, 20 octobre 1887
  • Lecture d'un extrait de Bel-Ami, Ière partie, chapitre 1 de Guy de Maupassant, 1885, sur une musique du film Guy de Maupassant
  • Extrait du film : Le petit fût, un film de Claude Chabrol, 2008, adaptation de l'œuvre de Guy de Maupassant
  • Lecture d'un extrait de la chronique : « Les Employés »,de Guy de Maupassant, paru dans Le Gaulois, 4 janvier 1882, sur la musique "Poverty" interprétée par David Snell & Rachel Portman, extrait de la bande originale du film Bel Ami, de Declan Donnellan et Nick Ormerod (2008)
  • Lecture d'un extrait de Mont-Oriol, Ière partie, chapitre 3, de Guy de Maupassant, 1887

Références musicales :