La loi capitale des économistes : épisode 2/3 du podcast “Accumulez, accumulez !”

Gravure représentant le grand marteau à vapeur, à la Royal Gun Factory, Woolwich, England. 1884
Gravure représentant le grand marteau à vapeur, à la Royal Gun Factory, Woolwich, England. 1884 ©Getty - duncan1890
Gravure représentant le grand marteau à vapeur, à la Royal Gun Factory, Woolwich, England. 1884 ©Getty - duncan1890
Gravure représentant le grand marteau à vapeur, à la Royal Gun Factory, Woolwich, England. 1884 ©Getty - duncan1890
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Comment les économistes, de la fin du XVIIIe siècle aux années 1870, se sont-ils saisis de la question de l’accumulation du capital, en lien avec les transformations industrielles auxquels ils font face ?

Avec
  • Isabelle Garo philosophe, enseignante en classes préparatoires
  • Nathalie Sigot Professeure de sciences économiques à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I)

“L’économie politique est la science qui retrace les lois des phénomènes sociaux qui naissent des activités humaines visant la production de richesse, pour autant que ces phénomènes ne sont modifiés par la poursuite d’aucun autre objectif”. Cette définition de l’économie - assortie ici, ce qui a son importance, du qualificatif de “politique” - est proposée par John Stuart Mill en 1836 (On the Definition of Political Economy and on the Methods of Investigation Proper to it) et témoigne de l’approche épistémologique emblématique des économistes classiques. Leur science se propose de comprendre le monde qui les entoure, en se concentrant sur un certain type d’activités (celles qui visent à produire de la richesse) et d’en dégager les lois.

Le monde économique qui entoure les penseurs de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, est celui des révolutions industrielles et du capitalisme qui se met en marche, transformant les manières de produire, mais aussi le paysage social de l’Europe, les façades des villes, les corps des travailleurs. C’est ce système que les premiers économistes vont tenter de percer à jour ; or, l’étude du capitalisme, c’est en fait celle de l’accumulation du capital. La définition de ce capital, de ce qui est accumulé, varie en fonction des auteurs : machines chez Smith, épargne réinvestie chez Ricardo, “travail vivant” chez Marx…

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L’accumulation dans l’économie politique classique : un enjeu de croissance et de morale

Chez les classiques, l’accumulation est celle du capital, entendu au sens des biens qui permettent la production, les machines. Ce sont les capitalistes qui accumulent, en utilisant leur épargne pour investir et accroître leur capacité de production. Nathalie Sigot précise "Adam Smith, et les classiques par la suite, est face à une nouvelle situation, qui est celle la multiplication des machines et de la production des biens, il s'agit de l'expliquer. Il est donc en rupture par rapport aux penseurs antérieurs, car il s'agit d'analyser cette nouvelle situation et de voir si cette croissance peut continuer sans limite. Il y a aussi un changement sur la définition même de la richesse, auparavant, chez les mercantilistes on conçoit la richesse comme une accumulation de métaux précieux, et ce qui compte c'est la puissance de l'Etat qui suppose une production, mais pas de perspectives de long terme, que l'on trouvera chez les classiques par la suite". Par ailleurs, John Stuart Mill est le classique qui intègre pleinement la pensée de la morale dans celle du système économique. Cela l’amène à s’opposer à Smith et Ricardo, pour voir dans la fin de l’accumulation et dans l’avènement de l’état stationnaire quelque chose de positif. Nathalie Sigot ajoute "Mill décrit une utopie dans ses principes de 1848, à travers l'état stationnaire qui libérera l'individu des contraintes économiques et de la compétition généralisée".

L’accumulation dans la pensée marxienne : visée du système capitaliste et condition de son émergence

Le concept d’accumulation est central dans la pensée de Karl Marx. L’accumulation est ici presque synonyme de capitalisme, et non pas seulement de richesse : elle est au cœur de la constitution de la logique capitaliste en ce qu’elle passe par la mise en place d’un rapport social entre capitalistes et travailleurs. Isabelle Garo ajoute "avec Marx on est du côté d'un capitalisme qui est d'abord un rapport social violent, et l'accumulation c'est la violence. C'est même la violence pure. Marx analyse cette origine de plusieurs façons, dans le monde britannique, la première violence c'est l'expulsion des producteurs directs, ce qu'on appelle les Enclosure ou la privatisation des terrains communaux, l'obligation faite à une population rurale de s'exiler dans les grandes villes, qui vont être synonymes de révolution industrielle. Pour Marx, cette dépossession s'accompagne du pillage colonial, le pillage des biens et de la force de travail humain. Donc la traite des esclaves et accaparement des métaux précieux et des biens qui peuvent être pillés dans les colonies".

Bibliographie

Isabelle Garo : Marx à 20 ans : de la colère au communisme, Au diable Vauvert, 2022
Adam Smith : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, GF, Flammarion
David Ricardo : Des principes de l'économie politique et de l'impôt, Flammarion
John Stuart Mill : Sur la définition de l'économie politique, M. Houdiard, 2003
Karl Marx : Le capital, livre 1, édition de Jean-Pierre Lefebvre, Editions sociales, 2022

Références sonores

  • Lecture Adam Smith au sujet de l’accumulation dans La Richesse des nations (1776)
  • Lecture - Extrait des Principes d’économie politique de John Stuart Mill, sur une musique de Mogwai, "The fountain"
  • Extrait du film Le jeune Karl Marx - Raoul Peck, 2016
  • Lecture Extrait du chapitre 26 du Capital de Karl Marx sur l'accumulation primitive dans l’économie politique classique, sur une de Mogwai, "Death is a disease"

Références musicales

Je cherche après Titine, dans Les temps modernes de Charlie Chaplin
Like I Am, par Ásgeir

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