La littérature économique s'est largement penchée sur la question de savoir si le salaire représente légitimement et justement la valeur d'un travail
La littérature économique s'est largement penchée sur la question de savoir si le salaire représente légitimement et justement la valeur d'un travail
La littérature économique s'est largement penchée sur la question de savoir si le salaire représente légitimement et justement la valeur d'un travail ©Getty - DEA / ICAS94
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La littérature économique s'est largement penchée sur la question de savoir si le salaire représente légitimement et justement la valeur d'un travail ©Getty - DEA / ICAS94
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Résumé

De Thomas d'Aquin aux marginalistes en passant par Adam Smith, la question d’un salaire juste qui récompenserait un travail à sa juste valeur, est centrale dans la pensée économique mais se traduit aussi en combat au sein du marché du travail.

avec :

Claude Didry (Sociologue, Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre Maurice Halbwachs (ENS)), Nathalie Sigot (Professeure de sciences économiques à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I)).

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Deuxième jour de notre série consacrée au salaire. La question de la rémunération traverse l'histoire de la pensée économique. De Thomas d'Aquin à Gary Becker, de nombreux penseurs ont tenté de déterminer ce qu'était un salaire juste. La valeur d'un emploi dépend-t-elle de l'utilité sociale du travailleur ou de son apport à l'économie? Comment expliquer les grands écarts de salaires et en quoi sont-ils l'héritage des grandes théories économiques?  

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Claude Didry, sociologue, directeur de recherches au CNRS au laboratoire Maurice Halbwachs (ENS) et Nathalie Sigot, professeure de sciences économiques à Paris 1, spécialiste de l’histoire de la pensée économique rattachée au laboratoire Phare.  

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Quand les tensions entre objectivité et arbitraire construisent le rapport au salaire juste  

Dans un premier temps, pour parler de salaire juste, il faut d’abord comprendre l’ensemble des mécanismes qui permettent de fixer le niveau du salaire, et surtout tenter de savoir si ces mêmes mécanismes sont arbitraires ou non étant donné que la notion de même de justice est l’exacte contraire de l’arbitraire.

Selon Nathalie Sigot, "la contribution d'Adam Smith dans une meilleure compréhension des enjeux salariaux est absolument essentielle. Tout d'abord, Smith aborde le salaire sous plusieurs optiques et parle effectivement de la hiérarchie des salaires. Pour lui, celle-ci s'explique au travers de plusieurs facteurs comme les différences dans les niveaux d'éducation, de formation, ou de risques associés à la pratique de l'activité professionnelle. Cependant, il va beaucoup plus loin que ça étant donné que Smith a également une analyse du salaire en terme de conflits entre employés et employeurs. Son analyse est donc très riche et s'avèrera être la base de toutes les théories du salaire qui se développeront par la suite".    

Par ailleurs, selon Nathalie Sigot, "John Stuart Mill apparait en 1848 comme une rupture au sein de la théorie des salaires, entre la conception héritée de Smith et celle des marginalistes de la fin du XIXème siècle. Mill va donc introduire l'idée que ce qui compte c'est le salaire de marché issu d'un rapport, d'un ratio entre une partie du capital et le volume de la production. La partie du capital, étant alors réservée par les classes capitalistes pour le paiement des salaires. Ce ratio essentiel permet ainsi de déterminer le salaire d'équilibre. Cela va avoir des conséquences importantes car cela va conduire à critiquer certaines actions des syndicats qui appelaient à des augmentations de salaire : Mill explique que si on met en lien la quantité de capital, aussi appelée "fond de salaire", avec le volume de la production, et bien toute augmentation du salaire individuel va se traduire par une baisse de la possibilité d'embaucher et donc une hausse du chômage (...). Par ailleurs, Mill est profondément malthusien. Il va ainsi expliquer que les classes ouvrières ont tendance à se reproduire trop rapidement. Cela veut dire que leur salaire très faible est finalement une conséquence de leur responsabilité. Cependant, Mill va par la suite évoluer sur cette question et considérer que les salaires peuvent aussi être le fruit de négociations et pas d'un ratio aussi fixe". 

Un salaire issu de rapports de force presque exclusivement favorables aux puissants. Cet élément théorique fait-il de Smith un véritable défenseur des pauvres? 

Selon Nathalie Sigot, "pour Smith, ce rapport de force favorable à ce qu'il appelle les "classes capitalistes" est le fruit de plusieurs facteurs. Parmi eux, le fait que les capitalistes soient moins nombreux que les ouvriers facilite leurs possibilités de se coaliser. De plus, ils bénéficient de dispositions législatives favorables avec l'interdiction des syndicats de travailleurs. Ils disposent également du pouvoir d'épargner. Malgré ce constat, il est difficile de dire si Smith est un grand défenseur de la cause ouvrière car, dans le même temps, il légitime l'existence des inégalités et que la division du travail contribue à la création massive de richesses. On peut toutefois s'avancer sur le fait que Smith n'est pas, comme on pourrait le penser, le défenseur d'un libéralisme pur".  

Les instruments qui permettent de construire, dans la réalité, le salaire juste 

Selon Claude Didry, "_on peut faire des ponts entre la théorie économique et le développement de discours autour du salaire décent qui s'inscrivent dans la réalité concrète. Par exemple, les écrits de Thomas d'Aquin autour du juste prix et de la juste rémunération ont directement influencé le développement de la Doctrine sociale de l'Eglise. Tout en s'opposant au socialisme, l'Encyclique Rerum Novarum de 1891 du pape Léon XIII se positionne, au nom du juste prix, en faveur d'un salaire qui permet de vivre décemment. Il s'agit d'un élément très important car cette Doctrine sociale de l'Eglise , qui renforce l'idée d'un revenu décent, va avoir une influence majeure dans le développement d'une pensée remettant en cause les positionnements des classiques. Ce salaire décent va par la suite constituer la base des négociations syndicales dans la détermination des salaire_s". 

Selon Claude Didry, "la mise en place d'un code du travail, au tout début du XXème siècle, va remettre en cause le principe du marchandage, soit le fait qu’un ouvrier en engage d’autres pour réaliser son ouvrage, formant des chaînes de louage et instaurant un capitalisme d’”intermédiaires”. De plus, il va permettre de mieux protéger les classes ouvrières. La lutte contre le marchandage, soit cette exploitation de l'ouvrier par l'ouvrier, est au cœur des revendications sociales et des avancées législatives qui vont peu à peu déboucher sur la mise en œuvre de contrats de travail. C'est à dire un contrat qui n'allie plus un donneur d'ordre à un sous-traitant mais qui va lier un travailleur individuel à un employeur (...) De plus, la mise en place d'un code du travail fait commencer les négociations collectives au niveau du type d'industrie et de la branche. On constate véritablement cette évolution au sein de la loi de 1919 sur la journée de 8 heures qui prévoit la mise en œuvre de ce temps de travail par des conventions collectives négociées au niveau de la branche".   

Pour aller plus loin 

Qu'est ce qu'une juste rénumération? Ce que nous enseigne la conception du juste salaire de Thomas d'Aquin, Sandrine Frémeaux et Christine Noël, 2011

Salaire à la pièce (XIXe -XXe siècles) : du marchandage au salariat, Claude Didry 

Références sonores 

  • Reportage sur les houillères françaises, Actualités françaises, 7 février 1952
  • Lecture d'un extrait des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith (1776) 
  • Extrait du film Germinal de Claude Berri (1993)
  • Le salaire au besoin, France Culture, 5 janvier 2022

Références musicales 

Pay me my money down - Bruce Sprinsteen (2006)

MPC 2021 - DJ Mehdi et Busy P (2021)