Manifestation contre la réforme des retraites à Strasbourg, France, le 19 janvier 2023
Manifestation contre la réforme des retraites à Strasbourg, France, le 19 janvier 2023 ©AFP - FREDERICK FLORIN / AFP
Manifestation contre la réforme des retraites à Strasbourg, France, le 19 janvier 2023 ©AFP - FREDERICK FLORIN / AFP
Manifestation contre la réforme des retraites à Strasbourg, France, le 19 janvier 2023 ©AFP - FREDERICK FLORIN / AFP
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La réforme paramétrique permet-elle de sauver le système par répartition ou construit-elle de nouvelles inégalités face au travail et à la vieillesse ?

Avec
  • Antoine Bozio maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, chercheur associé à PSE-École d’économie de Paris, directeur de l’Institut des politiques publiques.
  • Nicolas Marques économiste, directeur général de l'Institut économique Molinari (IEM), spécialiste des questions de finances publiques, d’épargne et de protection sociale
  • Anaïs Henneguelle économiste, maîtresse de conférence à l’Université Rennes 2, membre des Economistes atterrés

Le 10 janvier dernier, la première ministre Elisabeth Borne a pris la parole pour présenter le projet de réforme des retraites porté par le gouvernement Macron et en préciser les contours. Ce projet, dont la mesure phare est le recul de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans, pourrait entrer en application dès l’automne 2023.  L’objectif affiché du gouvernement en présentant cette réforme est double : sauver le système par répartition d’un déficit annoncé (d’environ 12 milliards par an selon les chiffres du Conseil d'Orientation des Retraites : le COR) et garantir ainsi à chacun des futurs retraités de bénéficier d’une pension convenable (en tout cas pour une carrière complète).

Une réforme nécessaire ? Faut-il sauver un système de retraites à bout de souffle ?

Le budget alloué au risque vieillesse-survie est le plus important de la protection sociale. En 2020, le budget consacré aux pensions de retraite s'élevait à 331,6 milliards d'euros (chiffre comprenant la retraite et le minimum vieillesse), soit 40,8 % du total des prestations sociales versées en 2020. Selon Nicolas Marques "le déficit est sous-évalué parce que le Conseil d'Orientation des Retraites, le COR, regarde le déficit par répartition. Dès le début, en 2002, le COR a dit ne pas vouloir regarder l'État à l'instant T, car l'État relève du budget. L'essentiel des retraites est distribué en répartition, mais les retraites de l'État sont distribuées par le budget. La fonction publique d'État n'a pas rejoint la répartition en 1945/46, et on n'a pas créé de grands régimes universels en 2020. Cela représente 33 milliards de déficits par an... le déficit n'est pas conjoncturel, il est structurel. Il faut donc une réforme, il y a deux volets, il devrait y avoir un provisionnement dans la fonction publique parce que l'État a fait des promesses, il faut qu'il mette de l'argent de côté, c'est ce que ferait une entreprise, et dans le secteur privé, il faut peut-être reculer l'âge, augmenter le nombre de trimestres, mais surtout, il faut diversifier le mode financement en ajoutant une dose de capitalisation collective". Antoine Bozio ajoute "les dépenses de retraite, y compris en projection, sont stabilisées en pourcentage du PIB, du revenu national. Ce qui veut dire qu'on n'est pas dans une situation catastrophique comme cela a pu être le cas à la fin des années 80 où la projection du déficit dû aux dépenses de retraite était explosive. Aujourd'hui les dépenses sont maîtrisées, par contre, elles sont maîtrisées à niveau supérieur aux ressources que l'on consacre aux retraites... cela signifie que les ressources que l'on consacre aux retraites ne sont pas suffisantes pour aller au niveau des dépenses que l'on a engagées. Cela signifie que plus, on repousse les ajustements, plus l'effort que l'on fera porter sur les générations qui auront à les faire sera élevé", Anaïs Henneguelle complète "le rapport du COR mentionne qu'il n'y a pas une hausse incontrôlée des dépenses, comme on l'a souvent en tête, on imagine que le système est en perdition parce que les dépenses explosent, mais en fait le système se voit privé de ses recettes. C'est une question vraiment de choix politique, ce n'est pas une question uniquement technique. C'est un choix politique qui a été fait de priver la Sécurité sociale, au fur et à mesure des années, de certaines de ses ressources. Par exemple, on a aujourd'hui à peu près 90 milliards d'exonérations de cotisations sociales par an, donc de ressources, et sur ces 90 milliards, d'après la Cour des Comptes, 9 milliards ne sont pas compensés, c'est-à-dire que neuf milliards disparaissent purement et simplement des caisses de la Sécurité sociale chaque année. On a fait le choix en France de transvaser de l'argent des cotisations sociales vers les entreprises, c'est-à-dire de financer une politique dite de l'offre".

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Une réforme injuste ? Solidarité et inégalités : les raisons de l’impopularité de la réforme

Selon Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, reporter l'âge légal de départ à la retraite, c'est jouer sur le paramètre le plus anti-redistributif et cela malgré les aménagements prévus par le gouvernement, pour ceux qui ont commencé à travailler avant l'âge de 18 ans, Anaïs Henneguelle ajoute "cette réforme n'est pas juste, c'est un non-sens total. On a un report de deux ans pour tout le monde, y compris pour les longues carrières qui vont travailler de 60 à 62 ans elles au lieu de 62 à 64 ans, et on a également un effet qui est beaucoup plus fort sur celles et ceux qui ont commencé à travailler tôt. On sait que quand on a commencé à 20 ans par exemple, on devra cotiser 44 ans ou bien travailler pendant 44 ans et attendre en tout cas 64 ans. Les plus touchés sont ceux qui ont commencé à travailler entre 18 et 22 ans, ce sont généralement les classes moyennes. Ce ne sont pas les classes supérieures qui sont plus mises à contribution alors que ce sont elles qui ont l'espérance de vie la plus longue et qui vont toucher leur retraite pendant plus longtemps". Concernant la durée de cotisation, Antoine Bozio explique "quand on touche à la durée de cotisation, on touche plus fortement les personnes qui ont commencé à travailler plus tard et qui du coup reportent leur départ. C'est la raison pour laquelle, les 10-15 % des plus hauts salaires sont moins touchés que ceux qui sont dans le milieu de la distribution parce qu'en moyenne, ils ont commencé plus tard et ils partaient déjà au-delà de l'âge de 64 ans. Toucher cette durée d'assurance, cela permet de faire contribuer ceux qui sont souvent les plus hauts salaires et en état de travailler plus longtemps". Des voix s'élèvent pour demande une dose de capitalisation, comme cela existe dans d'autres pays, mais cela risque d'avantager les personnes les plus favorisées, celles qui ont un patrimoine et un fort revenu, selon Nicolas Marques "en fait, en 1945/47, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux ont hésité à faire un système mixte avec de la capitalisation et de la répartition collective. L'histoire a fait que l'on est rentré seulement sur de la répartition collective et que la capitalisation a continué à exister sur des bases individuelles. Aujourd'hui, il y a des personnes qui épargnent parce qu'ils ont une tradition d'épargne, qu'ils ont les moyens d'épargner, par qu'ils ont un employeur qui le propose. Tous les fonctionnaires ont accès à un fonds de pension, le régime additionnel de la fonction publique, cela n'existe pas dans le secteur privé. Et le risque, c'est qu'on ait des retraites par répartition moins attrayantes... si on généralise la capitalisation collective, c'est-à-dire organisée par les partenaires sociaux, on couvrira tout le monde et on n'aura pas cette inégalité entre ceux qui ont la capitalisation ou ceux qui n'en n'ont pas".

Pour aller plus loin

  • Antoine Bozio : Parlons retraites en 30 questions (La Documentation française, 20/09/2022)
  • Nicolas Marques :  Retraites, mécomptes et déficits publics – Quand un baromètre officiel sous-évalué nuit au débat public depuis 20 ans (Institut Molinari, 14/09/2022)
  • Bruno Palier : Réformer les retraites (Presses de Sciences Po, 2021)

Références sonores

Références musicales

  • La chanson du retraité, par Félix Leclerc
  • Il nostri giorni, par Andrea Laszlo de Simone

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