Le salaire à vie consisterait à libérer le travail, dans le sens où le salaire n’est plus lié à un emploi mais à une personne. Ici les Marx Brothers en 1933. ©Getty - Hulton Archive
Le salaire à vie consisterait à libérer le travail, dans le sens où le salaire n’est plus lié à un emploi mais à une personne. Ici les Marx Brothers en 1933. ©Getty - Hulton Archive
Le salaire à vie consisterait à libérer le travail, dans le sens où le salaire n’est plus lié à un emploi mais à une personne. Ici les Marx Brothers en 1933. ©Getty - Hulton Archive
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Résumé

Dans le capitaliste, pour Marx, le salaire, qui rémunère la force de travail, occulte les rapports de domination. Au fil des siècles, le salaire a su s'émanciper de la seule logique marchande. Quel est le sens du salaire et comment est-il fixé ?

avec :

Claude Didry (Sociologue, Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre Maurice Halbwachs (ENS)), Jérôme Gautié (professeur d'économie à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directeur de l'Institut des Sciences Sociales du Travail (ISST) de Paris 1.).

En savoir plus

Troisième jour de notre réflexion économique sur le salaire. Alors que l'inflation a remis sur la table la question de l'augmentation des salaires, on s'intéresse aujourd'hui à un salaire qui serait libéré de la seule logique marchande. Une rémunération attachée à la personne et non plus au travail et qui s'inscrit dans une histoire philosophique et sociale débutant avec Marx. Le salaire reflète-t-il l'esprit du capitalisme ou permet-il au contraire de s'en affranchir?

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Jérôme Gautié, économiste, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Centre d’économie de la Sorbonne et Claude Didry, sociologue, directeur de recherches au CNRS, laboratoire Maurice Halbwachs (ENS).

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Le salaire sous le capitalisme

La réflexion de Marx s'inscrit au cœur de la réalité économique dans laquelle il évolue, celle d'une industrialisation massive appelant à repenser les considérations théoriques antérieures, notamment sur le salaire.

Selon Jérôme Gautié, "pour Marx, aucune loi économique n'est universelle. L'ensemble du fonctionnement du système capitaliste est lié aux institutions et aux modes de régulation propres à chacune de ses phases. Aucune loi ne peut donc, face à ces logiques, être considérée comme universelle et intangible. Chaque phase est ainsi régit, selon lui, par ses propres lois. Au moment où il écrit Le Capital, Marx décrit que le moment capitaliste dans lequel il évolue se caractérise par deux lois fondamentales : celle de la plus-value et celle de la fixation des salaires".

Selon Claude Didry, "l'avancée théorique fondamentale portée par Marx a été de montrer que la force de travail est une marchandise dont l'usage créé plus de valeurs qu'elle n'en détruit. Il s'agit du seul facteur qui permet alors d'obtenir des richesses et d'en augmenter la quantité. Marx a donc réussit à montrer que le profit réalisé par les entreprises peut pleinement s'analyser au travers de ce facteur. Il s'oppose alors au courant économique présentant les bénéfices comme le fruit d'un acte commercial, dont Frédéric Bastiat en est le plus important représentant. Il s'agit d'une pensée qui se place alors aux antipodes des conclusions généralement admises car pour la première fois, le travail approprié par les capitalistes est vue comme la source profonde du profit".

Il faut également mettre en avant les logiques de dépendances dans lesquelles se trouve la classe ouvrière au sein du régime économique capitaliste.

Selon Claude Didry, "il faut véritablement insister sur cette dépendance économique. C'est dans ce sens là qu'Hengels, dans le Manifeste du Parti communiste, définit les prolétaires. Ceux-ci ne sont pas soumis à un régime de domination physique de la part des employeurs mais suivent leurs injonctions sous la menace de perdre leur travail et donc leur salaire".

Cependant, selon Jérôme Gautié, "on retrouve également, chez Marx, une dimension ontologique du salaire. Il s'agit ainsi de dire que le travail peut aussi être un vecteur d'émancipation et pas seulement de soumission. Elle renvoie à l'idée que le dépassement du capitalisme ou en tout cas la modification de ses logiques aliénantes, doit mener à l'émancipation. Cependant, pour les marxistes, celle-ci ne peut être menée au sein du champ du travail industriel qui s'avère être beaucoup trop long, répétitif et aliénant. Il est donc central de retrouver un sens au travail, soit un travail qui permet aux hommes de s'accomplir et de s'élever, et non plus de se soumettre; d'où l'idée pour Marx de salaire ontologique".

Lorsque le salaire sort du marché

Selon Jérôme Gautié, "la mise en place du salaire minimum constitue, dans un premier temps, d'un changement philosophique majeur dans le rapport des individus au salaire. Ce débat est apparu dès la fin du XIXème siècle mais il se matérialise en France qu'à partir de 1950. Plus qu'un salaire de subsistance, celui-ci doit permettre l'intégration sociale, une véritable dignité et un standard de vie. Il s'agit d'une rupture importante car le salaire se met ici au service de la vie de l'individu et non plus la vie de l'individu au service d'un travail et donc d'un salaire qui lui permettait souvent à peine de vivre".

Selon Claude Didry, "la pensée économique qui s'intéresse à la question sociale a souvent pointé du doigt que l'aliénation du travailleur se nourrit de l'incertitude du lendemain; incertitude qui existe au sein du monde du travail et de l'existence en général. Pour de nombreux penseurs, c'est donc en libérant le travailleur de l'obsession permanente de la misère qu'on leur permettra de développer pleinement leurs possibilités et leur personnalité. Il y a donc ici une ambition forte de développement des personnes. Celle-ci fait alors directement écho à la mise en oeuvre de ce qu'on appelle, avec Bernard Friot, du salaire continué. C'est à dire un salaire qui continue au-delà de la maladie, de la maternité et de la vieillesse (...)  On peut aussi parler de l'idée du salaire à la personne ou du "déjà-là". Ce salaire communiste consiste à structurer le salaire autour de la qualification de la personne. Le niveau de salaire ne serait donc plus relié directement à un poste mais bien au "grade" personnel de l'individu qu'il obtient au cours de sa vie".

Références sonores

  • Lecture d'un extrait du Capital, Livre 1 de Karl Marx (1867)
  • Extrait du film Le salaire de la peur de Henri-George Clouzot (1953)
  • Interview de l’anthropologue David Graeber, auteur de Bullshit jobs dans La Grande Table de Olivia Gesbert (2018)
  • Extrait de la série L'école du pouvoir de Peter Kosminsky (2009)
  • Extrait du film Brazil de Terry Gilliams (1985)

Références musicales

Work - Charlotte Day Wilson (2017)

Suit Yourself - Alicia  Walters (2021)

Références

L'équipe

Somaya Dabbech
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration