Si les théoriciens reconnus sont des hommes, l'économie ne participe-t-elle pas à la diffusion d'un regard masculin au détriment du genre féminin ?
Si les théoriciens reconnus sont des hommes, l'économie ne participe-t-elle pas à la diffusion d'un regard masculin au détriment du genre féminin ?
Si les théoriciens reconnus sont des hommes, l'économie ne participe-t-elle pas à la diffusion d'un regard masculin au détriment du genre féminin ? ©Getty
Si les théoriciens reconnus sont des hommes, l'économie ne participe-t-elle pas à la diffusion d'un regard masculin au détriment du genre féminin ? ©Getty
Si les théoriciens reconnus sont des hommes, l'économie ne participe-t-elle pas à la diffusion d'un regard masculin au détriment du genre féminin ? ©Getty
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Résumé

Le noyau dur de la théorie économique a été principalement conçu par des hommes. Quelles répercussions sur la discipline ?

avec :

Fatiha Talahite (Chercheuse au CNRS et spécialiste des politiques économiques algériennes), Hélène Périvier (Economiste à l’OFCE Sciences Po, directrice du programme PRESAGE Programme de Recherche et d’Enseignement des Savoirs sur le Genre).

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A l'instar de la médecine occidentale, conçue au départ pour soigner les hommes en oubliant la santé des femmes, l'économie moderne a été construite par et pour des hommes. En voulant faire de cette discipline une véritable science, au XIXᵉ siècle, les penseurs néoclassiques ont élaboré des concepts qui occultent le rôle des femmes et perpétuent les stéréotypes de genre. Alors, comment les biais sexistes persistent-ils dans la théorie économique?

La théorie économique au masculin : construction d'une citadelle

Même si les femmes ont participé à l'élaboration de grandes théories économiques, elles ont été occultées. Par conséquent, la théorie économique a fini par hériter très tôt d'un regard masculin, à une époque où les femmes n'avaient droit à la propriété ni d'un capital, ni d'un salaire. Exclues du marché, institution dominante selon la théorie économique, elles sont reléguées à la vie domestique. Leur travail au sein de la famille est pour Marx non productif, et pour certains économistes néoclassiques, d'une grande valeur, mais pour autant elles ne sont pas des agents économiques à part entière, en raison d'une prétendue "nature". Pour Hélène Périvier, "le travail d'éducation que font les femmes est un travail d'une très grande valeur, peut être même d'une plus grande valeur que ce qui est fait sur le marché, ce que reconnaît Alfred Marshall. Mais dans une perspective essentialiste, au XIXème siècle, on a l'homo oeconomicus d'un côté, qui est un homme rationnel, et de l'autre côté, des femmes qui, de façon altruiste, restent dans la famille parce que c'est leur rôle dans la société". Dans cette optique, des économistes comme Jevons considèrent que l'investissement des mères sur le marché du travail ouvrier n'est pas une bonne chose, car en contradiction avec leur rôle altruiste au sein du foyer.

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Les travaux de Gary Becker, pourtant encombrés de scories sexistes, marquent un tournant dans l'économie et son introduction au genre dans les années 1960. Pour Fatiha Talahite (Economiste, Chercheuse CNRS, équipe Genre-Travail-Mobilités du Cresppa,  Université Paris 8, associée à EconomiX, Université Paris Nanterre), qui s'est spécialisée dans l'économie du genre dès les années 1980 dans le cadre de sa thèse, "Gary Becker a ouvert un boulevard aux études de genre (...). Il a étendu le comportement de maximisation sous contrainte, donc la rationalité économique aux ménages. Et du coup, mais d'une manière très conservatrice, il justifie le choix d'être femme au foyer." 

Le genre en économie

Une économie qui se formalise, se mathématise, notamment sur l'impulsion des néoclassiques, se détache de tout contexte social, et, par extension, occulte les inégalités entre les sexes et la question de la domination masculine. Même l'économétrie, et sa possibilité de renouer avec l'empirisme et les données genrées, n'échappe pas à la règle selon Fatiha Talahite : "il a fallu quand même attendre qu'on ait des statistiques genrées, parce que ce n'est pas venu tout de suite. Et dans le traitement de la question, c'est toujours pareil. On peut établir des corrélations et des rapports de corrélation entre le genre et d'autres variables. Mais on n'a pas encore touché la citadelle de la théorie". La sociologie économique va devenir une discipline qui offre plus de libertés aux féministes pour confronter le genre à l'économie.

Les féministes comme Margaret Reid et la sociologue Christine Delphy se sont penchées sur les notions d'économie de travail productif, improductif, de la valeur... C'est là une tentative de renouvellement de l'économie, souvent associée à une critique du capitalisme. Hélène Périvier évoque la question du travail : "ce travail domestique est ce que l'on fait pour les autres et qui pourrait être fait à l'extérieur de la famille, mais que l'on fait dans la famille et qui ne donne pas lieu à un échange marchand. Il n'est pas gratuit, mais il n'est pas équitablement, ni partagé, sa valeur n'est peut être pas redistribuée, notamment au moment des séparations." 

En plus de ces études féministes d'obédience marxistes et matérialistes, l'économie du développement, le féminisme capitaliste, les travaux d'Ostrom, tous ces éléments permettront peut-être une amorce vers une révolution de la discipline en matière théorie, afin de l'enrichir de la question du genre.

Pour approfondir

Publications :

L’économie féministe. Pourquoi la science économique a besoin du féminisme et vice-versa, Hélène Périvier, éd. Presses de Sciences Po, 2020

"Femmes et droits de propriété", in Les Cahiers du Genre, coordonné par Fatiha Talahite et Randi Deguilhem, éd. L'Harmattan,  2017

"Gender, Law, and Property Rights in the Middle East", in Hawwa, vol. 15, n°1‑2, coordonné par Fatiha Talahite et Randi Deguilhem, 2017

Articles :

"Genre et théorie économique." Regards croisés sur l'économie, n° 2, pp.13-28, Fatiha Talahite, 2014

« Pour une économie politique genrée des droits de propriété », Cahiers du genre, n°62, 19-42, Fatiha Talahite, 2017

Références sonores

  • Lecture par Tiphaine de Rocquigny d’un extrait d’Une chambre à soi de Virginia Woolf, 1929
  • Lecture d’un extrait de l'Essai médico-philosophique sur les formes, les causes, les conséquences et le traitement de l’onanisme chez la femme, du Dr Thésée Pouillet,édité en 1894
  • Extrait du film La bonne épouse, Martin Provost, 2020 
  • La sociologue Christine Delphy à propos du travail domestique, 2019
  • L'économiste féministe et libérale Deirdre McCloskey à Oxford à propos de l'Etat et du patriarcat, 20 février 2020

Références musicales

Clémence en vacances - Anne Sylvestre (1978)

Industry Baby - Noga Erez ft. Lil Nas X, Jack Harlow (2022)

Références

L'équipe

Léa Sabourin
Collaboration
Somaya Dabbech
Réalisation
Aliette Hovine
Production déléguée
Anna Kubiak
Stagiaire