Leonardo DiCaprio dans le rôle de Jordan Belfort sur le tournage du "Loup de Wall Street" de Martin Scorsese le 25 September 2012 à New York. ©Getty - James Devaney
Leonardo DiCaprio dans le rôle de Jordan Belfort sur le tournage du "Loup de Wall Street" de Martin Scorsese le 25 September 2012 à New York. ©Getty - James Devaney
Leonardo DiCaprio dans le rôle de Jordan Belfort sur le tournage du "Loup de Wall Street" de Martin Scorsese le 25 September 2012 à New York. ©Getty - James Devaney
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Résumé

Après nous être penchés sur le cinéma de Frank Capra et celui des frères Coen, nous nous intéressons aujourd’hui à l'argent selon Martin Scorsese, des bas-fonds mafieux de Little Italy aux hautes sphères de la finance en passant par le pognon des casinos...

avec :

Thierry Suchère (auteur), Thomas Sotinel (Critique au journal Le monde).

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Après avoir marché dans les pas des self-made-men de Frank Capra et côtoyé les anti-héros des frères Coen, nous nous aventurons aujourd'hui au sein de la pègre new yorkaise avec Martin Scorsese. De Mean Streets à The Irishman, ses films de gangsters dévoilent l'envers du rêve américain à travers l'économie du crime. L'argent y coule à flots, tout comme dans Le Loup de Wall Street, qui nous emmène cette fois au côté des délinquants aux cols blancs.

La vision de l'argent d'un cinéaste attaché à ses racines

Scorsese n’a eu de cesse de mettre dans ses films des éléments de sa vie personnelle, notamment ses liens avec ses origines italiennes en tant qu'enfant d'immigré du sud de Manhattan. Si son père a refusé de travailler au service de la mafia de Little Italy, en revanche nombre de ses camarades s'y sont frottés. La fascination de Scorsese pour la mafia s'exprime à travers nombre de ses films de gangsters - mais pas que - comme Les Affranchis (1988), basé sur une histoire réelle. Le regretté Ray Liotta y interprète Henri Hill, mi-Irlandais mi-Italien, qui rejette une vie conformiste. Avec ses camarades mafieux, l'enrichissement est recherché, mais sous un angle particulier. Pour Thomas Sotinel, "son péché relève plus, selon la nomenclature des péchés capitaux en anglais, du lust, la luxure, que l'avarice ou convoitise, le greed. C'est la facilité qui l'intéresse. Ce n'est pas tellement l'accumulation d'argent en soi." Ce vocabulaire religieux n'est pas anodin : empreint par la foi catholique, Scorsese s'éloigne du rêve américain d'obédience protestante qui valorise l'accumulation de richesses - ne serait-ce qu'en choisissant d'être artiste, mais aussi en déployant cette morale catholique dans ses films qui insistent sur la corruption, la trahison, la rédemption.

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Quant à Jordan Belfort, courtier du Loup de Wall Street interprété par Leonardo DiCaprio, il ne cherche qu'à s'enrichir pour assouvir ses pulsions, et cet enrichissement n'est réussi que s'il est visible aux yeux des autres. Quelle légitimité dans cette course à l'argent ? Selon Thierry Suchère, "on est obligé de se poser la question de la légitimité des individus, notamment des gens qui travaillent dans le domaine de la finance. Le sociologue Olivier Godechot évoque l'opinion publique à propos des traders. Et quand on interroge les gens sur sur ce qu'ils pensent des financiers, ils racontent qu'ils fabriquent du vent, que ce sont uniquement des joueurs."

La finance par Martin Scorsese

Parfait délinquant en col blanc selon la terminologie d'Edwin Sutherland, le personnage de Jordan Belfort (qui existe réellement) est l'héritier des héros de romans de bourse du XIXe siècle, et surtout de tout un cinéma de bourse qui démarre dans les années 1980s dans un contexte de financiarisation accrue de l'économie.

Thomas Sotinel souligne la rupture que représente ce film dans le rapport de Scorsese à ses personnages : "la colère anime souvent les personnages de Scorsese, mais le ton de Scorsese est rarement enragé. Or, là, je trouve qu'il s'agit d'un film enragé, d'un film qui devient vindicatif à l'égard des personnages, et sans doute à juste titre. (...) Jordan Belfort a toute une série de choix devant lui, qu'il ne fait que pour son intérêt personnel, sans aucune excuse. On peut dire que Scorsese aime Travis Bickle, le chauffeur de taxi, et Henry Hill, mais il déteste Jordan Belfort."

Gagnant de l'argent sur le dos de petits épargnants naïfs, Jordan Belfort n'a pas de scrupules. Le Loup de Wall Street nous dépeint là une situation courante pour les ménages modestes des Etats-Unis, qui effectuent beaucoup de placements notamment pour des entreprises du marché hors cote, un marché particulièrement dérégulé où très peu d'entreprises peuvent réussir. Thierry Suchère rappelle que "dans 99 % des cas, effectivement vous allez perdre tout votre argent. Et le seul qui s'enrichit dans l'histoire, c'est le courtier en bourse parce que lui, il prend une commission sur chaque opération de bourse qui a été effectué et il gagne plus que ce qu'il peut obtenir s'il travaille sur un marché légal". Scorsese, autant qu'un économiste, peut décrypter l'économie américaine, tout en ayant la liberté d'appliquer un jugement moral.

Références sonores

  • Extrait de New York New York, Martin Scorsese, 1977
  • Extrait de Les Affranchis, Martin Scorsese, 1990
  • Extrait de Casino, Martin Scorsese, 1996
  • Extrait de Wall Street, d’Oliver Stone , 1987. Gordon Gekko défend ses opérations boursières devant les actionnaires de la société Telsar.
  • Extrait du Le Loup de Wall Street , Martin Scorsese, 2013. Discours de Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio) sur la promesse que représente Stratton Oakmont pour les employés les plus modestes (dont l’une interprétée par Stephanie Kurtzuba)
  • Extrait du Loup de Wall Street, Martin Scorsese, 2013. Mark Hanna (Matthew McConaughey), courtier senior de Belfort (DiCaprio), lui explique que la finance n’est que du vent.

Références musicales

New York New York - Liza Minelli, B.O. de New York New York, (1977)