
Quelle pensée économique développe le philosophe et théologien Thomas d’Aquin ? Quel est son apport sur des concepts clés comme l’usure ou la fixation des prix ?
- Nathalie Gorochov Professeur d'histoire du Moyen Age à l'université Paris-Est Créteil
- André Lapidus Professeur émérite à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’histoire de la pensée économique médiévale.
Thomas d’Aquin (1225-1274) est une figure majeure de la théologie et de la philosophie médiévale. Auteur d’une Somme théologique immense, il propose un essai de synthèse de la raison et de la foi, en conciliant la pensée chrétienne et la philosophie d'Aristote. Dans un contexte de développement commercial et de développement de la confession, il se positionne notamment sur la fixation d’un prix juste et sur la définition des cas d’usure. Avec lui, le XIIIe est le théâtre de l’apparition des universités, traversées par des controverses religieuses, mais soutenues par la papauté comme par la royauté.
Thomas d’Aquin, un génie dans un siècle de fleurissement intellectuel
L’élément contextuel majeur de l’émergence de Thomas d’Aquin est la constitution des universités : ces dernières émergent à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, Nathalie Gorochov ajoute "pendant tout le XIIe siècle, et en particulier à Paris et à Bologne, on assiste à un essor très important des écoles. On entend par école le groupe qui est formé par le professeur et ses étudiants, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas encore d'institution. Il y avait des groupes humains, des professeurs qui se mettaient à enseigner et qui réunissaient des étudiants. Ils avaient parfois une grande renommée et les étudiants venaient de toute l'Europe. Cette situation d'une multitude d'écoles à Paris comme à Bologne se transforme, à la fin du XIIe siècle, en une institution, l'université. L'invention de l'université reflète l'aboutissement d'un essor des villes très important".
Par ailleurs, la pensée de Thomas s’inscrit, malgré sa spécificité, dans un moment intellectuel de confluence entre trois sources majeures. André Lapidus nous explique “chez Thomas, le droit joue un rôle majeur. Pour être schématique, il y a trois sources : les écrits anciens de l’Église, Aristote, une figure dont on ne se représente pas aujourd'hui l’importance à l’époque, et le droit, avec le droit romain et le droit canon. Les deux sont étroitement liés, et il y a une idée, réaffirmée par Gratien au IVe siècle, que là où le droit canon échoue, c’est le droit civil romain qui tient. Mais Thomas est beaucoup moins juriste que théologien, et la rupture viendra chez Grotius, trois siècles plus tard, qui relira à la Renaissance les mêmes thèmes que Thomas, non plus sous l’angle religieux, mais sous l’angle juridique".
La théorie économique de Thomas d’Aquin
Attaché au concept de justice, Thomas d'Aquin en tire l’essentiel de ses conceptions économiques - même si la précaution est de mise sur le plan épistémologique, pour qualifier sa réflexion “d’économique”. Il travaille notamment à résoudre deux questions majeures de l’époque médiévale : comment se forme un prix juste, et quelles opérations relèvent de l’usure ? Selon André Lapidus "avant Thomas, l’hostilité est générale à l’égard de l’usure et du prêt à intérêt, sans que ce soit très clair : Thomas dit qu’il y a un type de propriété particulier à certains biens, comme la monnaie, le vin, ou le pain. La nature de ces biens fait qu’ils se détériorent dans l’usage. Cette détérioration fait qu’on ne peut pas rendre le même bien que l’on s’est fait prêter : on cède l’usage en même temps que l’on cède la propriété, et on n'a donc aucun droit à toucher quelque chose sur ces biens". Nathalie Gorochov ajoute "on a l'impression qu'au cours du XIIIe siècle, et c'est ce que Jacques Le Goff explique dans son essai "La bourse et la vie", les positions sur ces questions du commerce et de l'usure évoluent. Sans doute parce qu'il y a beaucoup de marchands dans cette société qui sont riches et qui s'interrogent sur leur salut : vont-ils aller en enfer ou gagneront ils le paradis ? Il y a une forme d'explication et de justification chez les théologiens sur cette question du prêt à intérêts, ils vont reconnaître le rôle du risque pour le prêteur, le travail du marchand et la nécessité de le rémunérer... ces arguments se développent donc à cette époque et ces activités de commerce et d'usure ne seront plus condamnées de manière aussi radicale qu'auparavant".
Pour aller plus loin
- Nathalie Gorochov : Naissance de l’Université. Les Écoles de Paris d’Innocent III à Thomas d’Aquin (Honoré Champion, 2012)
- Jacques Le Goff : La bourse et la vie. Economie et religion au Moyen Âge (Pluriel, 2011)
Références sonores
- Reportage à Bologne, rubrique “C'est un monde" de Télématin, 19 septembre 2020
- Shrek, le lycée médiéval / Schrek 3, de Chris Miller (2007)
- Extrait du film Les Onze Fioretti, de Roberto Rossellini (1950)
- Lectures de la Somme Théologique, Thomas d'Aquin, 1274
Références musicales
- Le juste prix, par les Rita Mitsouko
- In my head, par The Lemon Twigs
L'équipe
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