Friedrich Hayek, Nobel d'économie en 1974, lors d'une conférence de presse à Paris le 4 décembre 1980. ©Getty - Laurent Maous
Friedrich Hayek, Nobel d'économie en 1974, lors d'une conférence de presse à Paris le 4 décembre 1980. ©Getty - Laurent Maous
Friedrich Hayek, Nobel d'économie en 1974, lors d'une conférence de presse à Paris le 4 décembre 1980. ©Getty - Laurent Maous
Publicité
Résumé

Economiste controversé, Friedrich Hayek obtient, à soixante-dix ans passés, le prix Nobel d'économie en 1974. Penseur accompli, encensé par plusieurs dirigeants, quelle empreinte laisse-t-il pendant la révolution conservatrice ?

avec :

Claude Gamel (professeur de sciences économiques à l'université d'Aix-Marseille.), Philippe Nemo (Philosophe, ancien professeur à ESCP Europe).

En savoir plus

Troisième jour de notre série consacrée à Friedrich Hayek, un économiste qui a forgé ses outils intellectuels dans les années 1930 et 1940, lorsque le keynésianisme était dominant. Après la fondation de la Société du Mont-Pèlerin, les idées néolibérales commençaient à se diffuser, jusqu'au triomphe incarné par l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Comment l'économiste paria qu'était Hayek est-il devenu l'un des grands artisans de cette révolution conservatrice?

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Claude Gamel, professeur de sciences économiques à Aix-Marseille Université, rattaché au laboratoire LEST, et Philippe Nemo, philosophe, ancien professeur de philosophie politique et sociale, et historien des idées politiques à l'ESCP Europe.

Publicité

La société et le marché selon Hayek

Entre 1973 et 1979, Friedrich Hayek synthétise toute sa pensée dans les trois tomes de Droit, législation et liberté. Son magnum opus, également le moins grand public, précise sa vision de l'Etat et de la justice sociale. Pour lui, cette dernière n'est qu'un mirage, si l'on s'en réfère simplement à la nature même de la société qui relève d'un "ordre spontané". Selon Claude Gamel, "si on parle de justice sociale, ça suppose qu'on peut maîtriser toute la société pour l'organiser de manière juste. Et on revient à mon propos. La société est spontanée, contrairement aux organisations. On ne peut pas la maîtriser, donc on ne peut pas l'organiser de manière juste (...). La justice relève du juridique, et cette justice juridique s'incarne dans des règles abstraites de juste conduite. Ce sont des règles plutôt négatives que positives : elles diront ce qu'il est interdit de faire, parce que ça empêche les autres de remplir leurs propres objectifs." 

Dans ce cas de figure, que pense Hayek des inégalités sociales ? Pour Philippe Nemo, il y a une certaine fatalité dans les inégalités dans une économie vue comme un jeu, avec des gagnants et des perdants : "le jeu du marché laisse se créer des inégalités. Mais celui qui n'a pas été récompensé selon son mérite, il faut et il suffit qu'il change de sa production, qu'il ajuste ses procédés ou même, à la limite, qu'il change de métier. Pour ne laisser personne mourir de misère, Hayek propose un revenu minimum. Mais simplement, il exige que ce revenu minimum soit inférieur aux plus bas revenus que l'on peut toucher sur le marché."

Hayek, un "néolibéral" ? 

En 1974, Hayek reçoit le prix Nobel aux côtés de Gunnar Myrdal, dont les idées divergent totalement des siennes. Il est surtout récompensé pour ses travaux des années 1930 et 1940 sur la théorie du capital, le prix et production, à l'heure où les mentalités regardent d'un nouvel oeil le libéralisme après des années d'orthodoxie keynésienne. Parle-t-on pour autant de néolibéralisme ? Pour Claude Gamel, il s'agit d'un terme dont il faut se méfier : "on accole le néolibéralisme par exemple, au plan strictement politique, la décennie des années 70, Thatcher et Reagan. Et puis, au plan intellectuel, il faut bien se rendre compte qu'en France, nous avons l'influence de Pierre Bourdieu, qui a forgé le terme de manière à caricaturer l'économie parmi les sciences sociales." 

De plus, l'amalgame entre libéralisme et conservatisme pointe régulièrement le bout de son nez dans le langage courant, ne serait-ce qu'en considérant les expressions "révolution conservatrice" et "révolution libérale" interchangeables pour se référer à la période qui s'étend entre la fin des années 1970 et 1980. Or, Hayek revendique ne pas être conservateur, sauf à propos du maintien des règles de juste conduite. Philippe Nemo rappelle que "sous le règne du droit d'un Etat libéral, il y a sans cesse des changements. Chaque fois qu'il y a quelque chose qui est découvert, chaque fois qu'il y a une innovation qui se profile, l'entrepreneur peut peu à peu lancer cette innovation. Mais pour que ces changements surviennent et qu'ils soient positifs, il faut par contre que le cadre de règles soit stable. Et c'est pour ça que Hayek précise bien qu'il est conservateur du cadre de règles." Au point où, cependant, il considère qu'un régime autoritaire est légitime dans le sens où le libéralisme peut s'y exercer, comme au Chili de Pinochet.

Pour aller plus loin

Références sonores

  • Archive d’Hayek dans une émission Firing Line, 7 novembre 1977
  • Lecture de l’essai Pourquoi je ne suis pas conservateur, de Friedrich Hayek, où il insiste sur l’incompatibilité qui existe entre libéraux et conservateurs, 1960, par Tiphaine de Rocquigny
  • Lecture d’une interview d’Hayek dans El Mercurio, journal chilien, en avril 1981, par Tiphaine de Rocquigny

Référence musicale

Thatcherites, Billy Bragg - 1996

Références

L'équipe

Somaya Dabbech
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration
Anna Kubiak
Stagiaire