Zimbabwe : les racines coloniales de la crise : épisode 3/3 du podcast Des États en faillite

Bien que cet homme tienne une liasse de plusieurs milliers de milliards de dollars zimbabwéens, cette monnaie ne vaut plus rien face à l'hyperinflation.
Bien que cet homme tienne une liasse de plusieurs milliers de milliards de dollars zimbabwéens, cette monnaie ne vaut plus rien face à l'hyperinflation. ©Getty - Gideon Mendel
Bien que cet homme tienne une liasse de plusieurs milliers de milliards de dollars zimbabwéens, cette monnaie ne vaut plus rien face à l'hyperinflation. ©Getty - Gideon Mendel
Bien que cet homme tienne une liasse de plusieurs milliers de milliards de dollars zimbabwéens, cette monnaie ne vaut plus rien face à l'hyperinflation. ©Getty - Gideon Mendel
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Des billets de cent mille milliards de dollars zimbabwéens, une hyperinflation d'une ampleur inédite et historique, des expropriations forcées, ... Le Zimbabwe, ancien "grenier à blé" de l'Afrique australe, est aujourd'hui un pays exsangue où 80% de la population vit de l'économie informelle.

Avec
  • Virginie Roiron maître de conférence à Science-Po Strasbourg, spécialiste du Zimbabwe

C'était autrefois un des pays les plus riches d'Afrique. Le Zimbabwe connait aujourd'hui un endettement record et une inflation à plus de 800%. Aux origines de la crise, la gouvernance de Robert Mugabe, au pouvoir pendant 30 ans, et sa politique d'expropriation des colons blancs. Une réforme de la terre qui a complètement désorganisé la production du pays. Aujourd'hui, malgré le changement de régime, le Zimbabwe peine à se relever.

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Fabien Bertho , adjoint au chef de service économique et conseiller financier pour l’Afrique australe à l'Ambassade de France en Afrique du Sud à Pretoria et Virginie Roiron , historienne, maîtresse de conférence à Sciences Po Strasbourg, spécialiste sur la question de la décolonisation et du Zimbabwe.

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La réforme agraire, la clé de voûte de la crise zimbabwéenne 

Selon Virginie Roiron, "le Zimbabwe n'a jamais été une colonie comme les autres. Il s'agissait dans un premier temps d'une colonie privée qui appartenait à une compagnie commerciale, la British South Africa Company et à son directeur, Cecil Rhodes. Il s'agissait d'un statut particulier au sein de l'Empire britannique. La conquête de ce territoire s'est fait pour des raisons économiques, au travers de la volonté de trouver de nouvelles richesses minières et agricoles, mais également pour des raisons géopolitiques, dans l'objectif d'encercler les Afrikaners, soit les blancs d'Afrique du Sud. Suite à la conquête, les territoires du futur Zimbabwe ont été le théâtre d'une véritable entreprise de colonisation. Par la suite, alors que les gisements miniers se sont avérés au final décevant, l'effort d'exploitation coloniale se concentre principalement sur les potentiels agricoles du pays. Les colons blancs se sont donc installés sur les terres les plus fertiles, suite à un processus d'éviction des peuples autochtones Shona et Ndébélé".   

L'appropriation des terres, qui a commencé dès la fin du XIXème siècle, par les colons va peu à peu se renforcer et s'institutionnaliser. Le Land Apportionment Act mis en oeuvre en 1930 constitue une consécration de la domination des colons blancs sur la terre et l’agriculture. 

Selon Viriginie Roiron, "cette loi va surtout conduire à une séparation des peuples et des activités économiques sur une base raciale. Cette même base raciale est également utilisée pour savoir quel genre de terre les invidious ont le droit de détenir ou non. Les meilleures terres, soit celles qui sont les plus fertiles, appartiennent donc toutes aux blancs (...) Un véritable système ségrégationniste se met donc en place; système qui permet d'ailleurs aux blancs d'accaparer 3/4 des richesses de la colonie alors qu’ils ne représentent seulement 8% de la population totale".

Bien que considéré comme le "grenier à blé de l'Afrique australe", la Rhodésie du Sud restait un état profondément inégalitaire. La question agraire, soit la répartition plus équitable des terres entre populations noires et blanches, devient donc un enjeu absolument fondamental pour le nouveau pouvoir qui se met en place dans les années 1980. 

Selon Viriginie Roiron, "dans un premier temps, le nouvel état zimbabwéen, dominé par le parti indépendantiste noir de Robert Mugabe, cherche à trouver un compromis avec la minorité blanche. Conscient de leur poids économique fondamental, Mugabe souhaite alors utiliser la solidité des infrastructures économiques dominées par les blancs pour réunir les fonds nécessaires à la mise en place de la construction du nouvel État zimbabwéen et d’une politique sociale ambitieuse en faveur des populations noires (...). Cependant, cette période de compromis ne dure pas. Au fur et à mesure où la légitimité démocratique de Mugabe s'effrite, celui-ci décide de donner un ton beaucoup plus radical à son discours. La réforme agraire devient alors son principal argument politique pour remobiliser la population derrière lui. Ainsi, alors qu'au départ, la répartition des terres se faisait avec le consentement des populations blanches au travers de rachats, ceux-ci vont devenir obligatoires avant de se transformer, à partir de 1992, en expropriations forcées. Cette politique va alors entrainer une désorganisation complète de l'ensemble de la production agricole, puis du tissu économique global du pays".   

La crise hyperinflationniste zimbabwéenne, symbole de la faillite économique et monétaire de l’Etat 

Selon Fabien Bertho, "on peut dire que la réforme agraire est le premier évènement qui va mener à la crise de change et de confiance dans la monnaie qui atteindra son paroxysme au cours des années 2000. Mais elle n’est pas la seule. L’origine de la crise est multifactorielle. S'agissant de la réforme agraire à proprement parler, celle-ci provoque un véritable effet psychologique. Dès le début des années 1990, l’annonce d’une réforme, de part du gouvernement, engendre de l’incertitude pour les acteurs économiques nationaux et surtout internationaux. Ceux-ci s’interrogent pleinement sur l'intérêt d’investir dans un pays où la propriété privée est mise à mal, où les expropriations peuvent intervenir du jour au lendemain et où l’ensemble du système politique et judiciaire est soumis au régime de l’arbitraire. Dans un premier temps, la décision du gouvernement provoque une fuite de capitaux. A partir du moment où le gouvernement met en œuvre la réforme, on observe ainsi une chute de la productivité et de la production". 

Par ailleurs, Fabien Bertho, "la dépréciation importante que connait la monnaie zimbabwéenne tout au long des années 2000 va se traduire inévitablement en inflation. le choc de change enregistré en novembre 1997 a conduit à une forte hausse du taux d’inflation. La dépréciation du dollar zimbabwéen a provoqué un renchérissement des biens importés, ce qui fait que les producteurs zimbabwéens majorent leurs prix pour éviter une baisse de leurs profits. il s’agit d’un phénomène "d’inflation importée" typique d’économie dont les capacités de production sont fragilisées et où les structures monétaires sont instables. Entre 2001 et 2005, près de 80 % des variations des prix sont ainsi expliquées par celles du cours de change".

Selon Fabien Bertho, "l'ensemble de ces évolutions va conduire à un effet d’emballement monétaire : lorsque l’inflation et la dépréciation sont si importantes que la confiance des agents dans la monnaie se délite puis s’effondre.   D’abord, les agents commencent par ne plus réfléchir en monnaie locale mais en devise. C’est le phénomène d’indexation, qui pousse les travailleurs à réclamer des augmentations de salaires de manière permanente. Les entreprises rédigent leurs contrats en devise. Pour simplifier : l’inflation s’emballe quotidiennement, avec une augmentation des prix de 98% en moyenne chaque jour (...) Par la suite, l’abandon du dollar zimbabwéen et adoption du dollar comme unité et valeur monétaire en 2009 est une décision politique qui entérine un fait largement admis par les agents économiques, soit le fait de ne plus considérer le dollar zimbabwéen comme une monnaie crédible". 

La situation économique du pays reste, encore aujourd'hui, largement fragilisé par l'ensemble de ces facteurs. 

Selon Fabien Bertho, "une nouvelle crise de change et de confiance dans la monnaie a éclaté à l’automne 2018, avec des similitudes par rapport à l’épisode des années 2000. Cette situation est liée au fait que le gouvernement laisse filer le déficit public entre 2017 et 2018, qui se retrouvent alors financés par de la création monétaire, ce qui génère mécaniquement et nécessairement de l’inflation. D’autre part, l’augmentation des dépenses publiques se traduit par un creusement du déficit courant. Or, ces années-là, les rentrées de devises ne sont pas bonnes de par les contre-performances du secteur du tabac et du secteur minier. Cela se traduit par une forte baisse des réserves qui entraîne une pénurie de devise puis de biens et services dont le pays a besoin. La spirale de l’inflation est donc relancée. Elle atteindra plus de 800% en août 2020. Le pays reste donc, structurellement, fragile".  

Pour aller plus loin

De la réforme agraire à l’hyperinflation : l’expérience zimbabwéenne (1997-2008), Daouda Drabo, 2018

La prétendue "réforme agraire" au Zimbabwe, Daniel Compagnon, 2003

Références sonores  

  • Une économie dominée par les colons blancs, ORTF, 4 novembre 1964
  • Témoignage de Monsieur Rasmas, travailleur noir pauvre logeant dans les quartiers des hommes noirs célibataires d’Harare, RTS, 1981
  • Témoignages de Joseph Bunga, fondateur de Eat out Zimbabwe autour de l’hyperinflation en 2008, AFP, 15 novembre 2011
  • Témoignage de Roy Bennett, ancien fermier reconverti dans la carrosserie, France 24, 2009
  • Mort de Mugabe, un anniversaire au goût amer, AFP, 4 septembre 2020

Références musicales 

Zvichapera - Chiwoniso (2015)

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