Portrait de Jacques Cujas en 1587.
Portrait de Jacques Cujas en 1587. ©Getty - Fototeca Storica Nazionale
Portrait de Jacques Cujas en 1587. ©Getty - Fototeca Storica Nazionale
Portrait de Jacques Cujas en 1587. ©Getty - Fototeca Storica Nazionale
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A l'occasion du cinq cent centième anniversaire de la naissance du juriste, Antoine Garapon s'entretient avec Xavier Prévost et Jean-Marie Le Gall, et propose de se pencher sur le rôle de Jacques Cujas durant la Renaissance, en France comme en Europe.

Avec
  • Jean-Marie Le Gall professeur d’histoire moderne à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne)
  • Xavier Prévost Professeur d’histoire du droit à l’université de Bordeaux, membre junior de l’Institut universitaire de France

Nous célébrons cette année le cinq cent centième anniversaire de la naissance de Cujas, juriste né en 1522. Ce nom ne dira probablement rien aux non-juristes mais aux juristes en revanche, y compris aux étudiants de première année. Il évoquera au moins le nom d’une rue de Paris sur la montagne Sainte-Geneviève (celle où se trouve la faculté de droit) et le nom d’une célèbre bibliothèque dans laquelle beaucoup d’entre eux ont transpiré sur des arrêts.

Jean-Marie Le Gall : "Le mot “humanisme” n’apparaît qu’au XIXe siècle. Il désigne une philosophie de l’existence qui accorde une grande part à la dignité de l’Homme. On va trouver des auteurs du XVe, XVIe, qui ont défendu cette dignité de l’Homme. En revanche, le terme “humanisme” n’existait pas, mais le terme “humaniste” existait. Les humanistes étaient avant tout des grammairiens, des philologues et des enseignants. Ils considéraient qu’on ne pouvait pas bien penser sans parler mal. Il faut donc maîtriser le bon latin. (...) Il y a l’idée qu’on ne naît pas Homme, on le devient. Les humanistes ont la conviction qu’en se réappropriant les savoirs des anciens, ils vont permettre d’améliorer l’Homme et de faire l’Homme."

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Mais qui était Jacques Cujas, et pourquoi est-il devenu si célèbre, non seulement en France mais dans toute l’Europe ? Parce qu’il est considéré comme une figure majeure de l’humanisme juridique à la Renaissance ; parce qu’il a inauguré un nouveau rapport au texte, plus soucieux de comprendre le contexte des multiples couches qui se sont ajoutées au texte initial, un rapport plus scientifique qui désacralise le texte de droit. C’est pourquoi il a pu, à juste titre, être considéré comme le père de l’histoire du droit comme discipline à part entière.

Xavier Prévost : "Cujas met en application ce programme humaniste, l’utilisation de l'ensemble des savoirs, cette approche encyclopédique de la connaissance pour l’étude du droit. Sa connaissance du grec va permettre de faire d’importants progrès dans la compréhension des textes de droit romain. Cujas enseigne du droit romain, qui est un droit vivant, applicable et appliqué. Il enseigne le droit romain car c’est ce qui est enseigné dans les Universités, avec le droit canon. Un des apports les plus importants de Cujas est la correction des textes, l’édition, l’établissement des versions des textes : il a permis de corriger de nombreuses interprétations en comparant les manuscrits, en faisant une étude grammaticale des textes, en mobilisant toutes ses connaissances annexes."

Cet anniversaire nous fournit l’occasion de revenir sur ce tournant humaniste, sur le versant juridique de la Renaissance ; et l’on sera sans doute surpris de voir la parenté de l’époque de Cujas avec la nôtre. C’est la raison pour laquelle Esprit de justice a réuni un professeur du droit et un spécialiste de la renaissance : Xavier Prévost, professeur d’histoire du droit à l’université de Bordeaux, membre junior de l’Institut universitaire de France, qui est l’auteur d’une thèse sur Cujas et qui est l’un des deux commissaires avec Alexandra Gottely, de l’exposition "Jacques Cujas, 1522-2022 : La fabrique d’un grand juriste" et Jean-Marie Le Gall, professeur d’histoire à l’université de Paris 1-Panthéon Sorbonne, président du jury d'agrégation d'histoire, qui a publié, entre autres, Défense et illustration de la Renaissance, aux PUF en 2018, qui a obtenu le prix du livre d’histoire de l’Europe en 2019.

Jean-Marie Le Gall : "Les humanistes ont investi et considérablement rétabli l’étude de la philologie, de la rhétorique, et l’étude de l’histoire. Les humanistes ont découvert que l’Antiquité était morte, donc était à objectiver, à appréhender de manière historique. De ce point de vue-là, les humanistes ont été de ceux qui considéraient pas que la vérité relevait de l’autorité, c’est l’autorité qui faisait la vérité. "

Xavier Prévost : "Cujas a remis en cause la place du droit romain dans l’ordre juridique du royaume de France. Le droit romain au Moyen-Âge est considéré comme intemporel, universel, comme un don de Dieu. Les études des humanistes vont montrer que le droit romain a varié, il n’y a pas un droit romain valable pour tous les temps et tous les peuples. Il doit être compris en étant replacé dans son histoire. Cela influence l’autorité qu’il va avoir au XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. (...) Ses ouvrages figurent dans toute l’Europe, aujourd’hui on en a dans toutes les bibliothèques nationales patrimoniales. (...) Cujas inaugure un rapport aux textes de droit différent, une interprétation. Ses élèves font partie des bâtisseurs du droit français, qui est une construction intellectuelle qui s’élabore à la fin du XVIe siècle à travers la critique des textes d’autres sources, qui sont des sources nationales. C’est la transformation de l’ordre juridique et de l’enseignement du droit."

Pour aller plus loin

Et aujourd'hui ? Selon Xavier Prévost, il faut "renouer avec cet encyclopédisme, reconnecter la compréhension du droit aux autres savoirs dans un monde complexe où l’info circule rapidement : le droit ne peut pas être compris, appliqué par des Hommes déconnecté des autres champs du savoir".

Extraits musicaux

  • Morceaux choisis par Xavier Prévost : " Toulouse", par Claude Nougaro (Remix de Lonely in the Rain) et un extrait d'une tirade chantée de la pièce de Molière " Monsieur de Pourceaugnac" (de 54’08’’ jusque 57’20’’).
  • Morceau choisi par Jean-Marie Le Gall : extrait de " Gloria", de Francis Poulenc, interprété par l'OCUP (Orchestre et chœur des Universités de Paris), une formation d'étudiants amateurs dirigée par Carlos Dourthé et Guillaume Connesson.

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