Comment arrive un infanticide ?
Comment arrive un infanticide ?
Comment arrive un infanticide ? ©Getty - ©  Jonas Hafner / Coll. Moment Open
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Résumé

Un rapport public de 2018 commun aux ministères de la justice et de la santé a recensé pendant la période 2012-2016, 363 décès familiaux d’enfants de moins de 18 ans imputables autant aux mères qu’aux pères ou beaux-pères.

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Si l’on se concentre sur les 55 nouveaux-nés tués moins de vingt-quatre heures après leur naissance, pendant cette période, les auteur.e.s sont majoritairement les mères. Celles-ci sont le plus souvent sans antécédents judiciaires et ne souffrent pas de pathologies psychiatriques. Comment, dès lors, comprendre ce geste qui paraît inconcevable ? Tenter de répondre à cette question exige d’entrer dans les méandres les plus enfouis de l’âme humaine mais de considérer également les fortes contraintes sociales qui pèsent sur la majorité de ces femmes ; précarité, violences conjugales, isolement, entre autres. C’est ce double regard sur l’infanticide que vous propose Esprit de justice, en réunissant deux spécialistes de cette question, Julie Ancian, sociologue, chercheuse à l'IRIS, qui vient de publier Les violences inaudibles. Récits d’infanticides, (Seuil, 2022), et Odile Verschoot, psychologue clinicienne en milieu pénitentiaire, auteure de Ils ont tué leurs enfants. Approche psychologique de l’infanticide, (éditions Imago, 2007) et également de Du déni au crime (éditions Imago, 2015).

Odile Verschoot "On ne peut pas être condamné pour infanticide puisque ça n'existe pas dans le Code pénal. Néanmoins, il y a un chercheur américain, Phillip J. Resnick, qui avait fait toute une définition du "néonaticide" pour le nouveau né de moins de 24 heures ou de moins de 3 jours, ça dépend des périodes culturelles, et qui a parlé aussi de "filicide" puisqu'il s'agit du meurtre de sa filiation, à distinguer des meurtres d'enfants commis par le tout venant."

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Julie Ancian "Dans les propos des femmes que j'ai rencontrées, elles expliquent qu'elles n'avaient ni haine ni amour, juste pas de sentiments et que pour elles, c'était même pas un enfant, dans le sens où, finalement, leur geste dans leur récit s'apparente peut-être à une sorte d'avortement du post-partum, c'est à dire que il n'y a pas de projection du tout du fruit de la grossesse. Ça reste effectivement une boule, un paquet, quelque chose d'un peu indéfini."

Pour aller plus loin

Odile Verschoot "La question du déni (de grossesse), cette capacité de l'inconscient de nier une partie de la réalité, est quelque chose de très sidérant [...] En l'occurrence, ça ne concerne que l'état de grossesse, avec aucune transformation physique, où donc, certaines personnes ne perçoivent absolument pas qu'elles sont enceintes. [...] Elles ont leurs règles, elles gardent leur petit 36/38 et ne changent pas de taille de soutien-gorge. Elles iraient voir un médecin pour un rhume, il ne verrait même pas qu'il y a une grossesse et l'entourage ne le voit pas non plus. C'est flagrant !"

Julie Ancian "La cour d'assises et les magistrats annoncent souvent, au début du procès, que leur préoccupation est de comprendre ce qui s'est passé. Et, donc, on revient en détail sur l'examen des faits et l'examen de la personnalité, notamment. Eh bien, quand on analyse la manière dont est conduit l'examen des faits, il n'y a quasiment pas, en fait, de considération pour le contexte dans lequel ces grossesses sont survenues et dans lequel, du coup, ces actes ont été commis."

Odile Verschoot "Le néonaticide, c'est un crime de l'émotionnel, ce n'est pas un crime du rationnel. Je conteste la préméditation de 9 mois de grossesse parce que l'on est vraiment dans quelque chose du domaine de la panique, dans du pur émotionnel. Néanmoins, elles ont besoin et sont très demandeuses de comprendre comment elles en sont arrivées là, d'abord parce que la justice leur demande des comptes, et aussi pour elles-mêmes. Tout d'un coup, elles ont la parole et elles s'en saisissent. Elles essayent de reconstituer, de retisser leur histoire."

Julie Ancian "Pour ces femmes, la grossesse qu'elle découvre est une catastrophe. [...] Donc, face à cette grossesse catastrophique, elles sont démunies et ne savent absolument pas quoi faire. Leur premier réflexe est de dissimuler leur grossesse à leur entourage et une fois qu'elles sont entrées dans ce processus, ça devient très difficile de revenir en arrière et de dévoiler ce qui a été caché aux yeux de tous, surtout dans une société qui sacralise tellement la grossesse et la maternité. [...] Donc, effectivement, l'enjeu que ce ne soit pas découvert, que ça ne soit pas révélé est extrêmement important chez elles."

Extrait musical choisi par Odile Verschoot

"Sunday bloody sunday" par le groupe U2 - Album : "War" (1983) - Label : Island / Polystar.

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Extrait musical choisi par Julie Ancian

"Common People" du groupe Pulp - Album : "Different class" (1995) - Label : Island Records Ltd.

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Julie Ancian "Ce que ce que j'observe, c'est que l'institution judiciaire reste quand même très andro-centrée dans son fonctionnement, c'est-à-dire qu'elle porte un regard jugé neutre, mais en réalité très masculin dans sa manière de considérer et d'examiner les faits ou la personnalité. Et ça, on le voit beaucoup sur tout ce qui concerne la maîtrise de la fécondité de ces femmes et donc, tous les enjeux autour de la contraception."

Odile Verschoot "Je suis très gênée quand la justice pénale commence à vouloir jouer les psys ou à porter des jugements moraux par ce que je pense que la justice pénale n'est pas là pour faire la morale. Les néonaticides, ça vient toucher quelque chose de très sacré qu'est la maternité, qu'est l'enfant-roi et qui renvoie un peu à chacun aussi, puisqu'au fond, si les mères commencent à tuer leur enfant, alors, on est tous des survivants ! La justice est saisie parce qu'il y a un crime et non pas pour porter un jugement moral sur le mode de vie, la contraception ou le sentiment de solitude. Je trouve que la morale, ce n'est pas le problème de la justice pénale."

À écouter ou à ré-écouter : Fabienne Kabou

Références

L'équipe

Antoine Garapon
Antoine Garapon
Antoine Garapon
Production
Sandrine Chapron
Collaboration
June Loper
Réalisation