Inventaire des différentes formes de complicités
Inventaire des différentes formes de complicités ©Getty - © Moxy Child / EyeEm
Inventaire des différentes formes de complicités ©Getty - © Moxy Child / EyeEm
Inventaire des différentes formes de complicités ©Getty - © Moxy Child / EyeEm
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La complicité est un mécanisme juridique qui permet d’accuser des personnes qui ont commandité, facilité ou couvert un crime. Elle peut concerner aussi bien les petites mains qu’à l’autre extrémité, le donneur d’ordre, l’"auteur intellectuel" du crime.

Avec
  • Emir Mahieddin anthropologue, chargé de recherche CNRS, spécialiste des mouvements évangéliques, pentecôtistes et chrétiens charismatiques en Europe du Nord.
  • Jérôme Soldani Ethnologue, enseignant à l’université Paul Valéry de Montpellier

Le cimentier Lafarge a été récemment condamné par la justice américaine à une amende de 778 millions de dollars pour "complicité de crime contre l’humanité". Cette affaire a rappelé la place particulière de la notion de complicité, non seulement en droit, mais plus largement, aussi, dans toute accusation morale.

Emir Mahieddine "Tous ces moments de violence révolutionnaire ou génocidaire rendent la neutralité impossible et il faut prendre parti, sachant que dans ces situations qui sont profondément immorales, être un sujet moral, c'est-à-dire être quelqu'un de bien, c'est très compliqué."

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La complicité est aussi indispensable à la justice que difficile à mettre en œuvre. On l’a encore vu lors des grands procès pour terrorisme dans lesquels nombre des accusés dans le box se voyaient reprocher un acte qu’ils n’avaient pas souhaité. En ce qu’elle vise une part non active – et non visible - du crime, la complicité se nourrit de supputations, voire de fantasmes. Elle tend à se renforcer aujourd’hui où se répand l’accusation de complicité pour tous les désastres qui affectent le monde, à commencer par le réchauffement climatique.

Jérôme Soldani "La complicité, les complicités sont des objets anthropologiques tout à fait légitimes. Il s'agissait d'interroger une catégorie de relations qui sont des relations plutôt troubles, mais qui finalement deviennent rapidement des catégories ou des formes de catégorisation des actes, des modes de pensée des individus ou des groupes. [...] Du point de vue anthropologique, ce qui est intéressant, c'est évidemment que ces complicités là se retrouvent quelque part partout, dans toute société et sont un questionnement en même temps universel."

Cette actualité rend plus que nécessaire la lecture de la dernière livraison de la revue d’anthropologie Terrains, consacrée précisément à ce sujet et intitulée : "Complicités". Esprit de justice a invité les deux coordinateurs de ce numéro à débattre de cette délicate question qui est peu traitée sous cet angle, Émir Mahieddin, anthropologue, chargé de recherches au CNRS, spécialiste des mouvements évangéliques au Centre d’études en sciences sociales du religieux (le CéSor), et Jérôme Soldani, ethnologue, enseignant à l’université Paul Valéry de Montpellier dont le terrain est Taïwan.

Emir Mahieddine "L'idée (de travailler sur la complicité) vient d'abord d'une série d'interpellations critiques à l'égard des universitaires, notamment en sciences sociales, à la suite des attentats qui ont frappé le sol français dans les années récentes. On a pu voir l'anthropologie ou la sociologie critiquées, par exemple, comme une culture de l'excuse qui offrirait des justifications aux terroristes, ou alors comme des espaces de savoir qui légitimerait finalement la fracture de la République".

Pour aller plus loin

Jérôme Soldani "La méfiance est un ressort crucial, je pense, de l'idée de complicité, au point qu'on pourrait se demander si, par moments, il n'existerait pas un trop de pureté qui ferait qu'on est finalement complice de quelque chose aussi. [...] Il y a toujours cette espèce de jeu d'équilibre, ce balancier qui se fait entre l'idée de pureté et de souillure qui va se redistribuer, selon justement ce canal de la complicité, d'un côté, d'un autre..."

Emir Mahieddine "On retrouve le vocabulaire de la pureté, de la souillure, l'argent sale, blanchir l'argent dans toutes les affaires de scandales financiers qui ont bousculé pas mal l'actualité ces dernières années. Oui, l'argent, je pense, est très important dans ces affaires de complicité, notamment dans le fait qu'il crée des équivalences et qu'il nivelle et circule aujourd'hui d'autant plus avec sa forme financière. Il circule de manière invisible et opaque et ces lieux d'opacité sont aussi des lieux de pouvoir parce qu'il y a toujours du pouvoir avec l'accumulation de l'argent, qui sont des terreaux fertiles aux accusations de complicité, voire quand la logique de complicité s'emballe, sous forme de complotisme."

Couverture du n° 77 sur le thème des complicités
Couverture du n° 77 sur le thème des complicités
- © Revue Terrain

Extraits musicaux

>> Morceau choisi par Émir Mahieddin : “ Förlåt de Josefine Frankner - Album Förlåt (2022).

>> Morceau choisi par Jérôme Soldani : " Millennia's faith undone" par le groupe taïwanais Chthonic, avec la participation de la chanteuse Denise Ho (2018).

L'équipe

Antoine Garapon
Antoine Garapon
Antoine Garapon
Production
Colin Gruel
Réalisation
Sandrine Chapron
Collaboration