La figure du grand inquisiteur

Peinture "Le pape et l'inquisiteur", représentant le pape Sixte IV et Tomàs de Torquemada, par Jean-Paul Laurens, 1882 (collection du Musée des beaux-Arts de Bordeaux). - © Wiki commons
Peinture "Le pape et l'inquisiteur", représentant le pape Sixte IV et Tomàs de Torquemada, par Jean-Paul Laurens, 1882 (collection du Musée des beaux-Arts de Bordeaux). - © Wiki commons
Peinture "Le pape et l'inquisiteur", représentant le pape Sixte IV et Tomàs de Torquemada, par Jean-Paul Laurens, 1882 (collection du Musée des beaux-Arts de Bordeaux). - © Wiki commons
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Il y a bien souvent plus de vérité dans la littérature que dans tous les travaux de sciences sociales. C’est aussi vrai de la justice comme le montre la figure du Grand inquisiteur qui parcourt la littérature française du XVIIIe siècle à nos jours.

Avec
  • Caroline Julliot Professeure de littérature française du XIXe siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, présidente et grande enquêtrice de l’InterCriPol.

Cette figure s’est surtout développée au cours du XIXe, non seulement dans Les frères Karamazov de Dostoïevski mais aussi dans la littérature française, de Georges Sand à Victor Hugo. Peut-être, parce que ce mythe littéraire a permis à « l’écrivain prophétique » de se poser comme le défenseur de la liberté, l’anti-Torquemada ; peut-être, parce que l’Inquisition a offert aux Français l’occasion de fixer et de surmonter le traumatisme de la Terreur ; peut-être, enfin, parce que cette figure terrifiante mais sincère, a permis de conjurer toutes les angoisses nouvelles de la modernité.

Caroline Julliot "La figure emblématique de l'Inquisition, c'est Torquemada, parce que les consonances de son nom font peut-être penser à torque, celui qui tord, qui torture, et quemada, qui vient du verbe quemar, qui signifie, en espagnol, brûler, donc celui qui brûle et celui qui tord les articulations."

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Ce que dit le Grand inquisiteur, c’est le spectre d’un retournement en son contraire qui guette la religion mais aussi toute raison trop sûre d’elle-même qui finit par se défigurer. Il soulève des questions essentielles comme la barbarie qui se cache derrière la civilisation, les pulsions archaïques qui se lovent dans les intentions les plus nobles, l’obstination du même qui disqualifie les changements apparents. Peut-être, est-ce pour cela qu’il n’est pas près de disparaître...

Caroline Julliot "Le personnage du Grand Inquisiteur, non seulement il est censeur, mais il est aussi exemplaire d'une certaine façon, parce que c'est avec lui-même qu'il est le plus sévère. Il est extrêmement rigoureux, de mœurs ascétique, d'une vertu totalement rigoriste. Il se tient éloigné de toute tentation et en particulier de celle de la chair. Et donc, quand il prône chez les autres une exemplarité et une vertu exemplaires, il se l'applique à lui-même avant tout."

C’est cette figure terrifiante qu’Esprit de justice propose d’explorer avec Caroline Juillot, Professeure de littérature française du XIXe siècle à l’université Jean Moulin Lyon 3, auteure d’un ouvrage intitulé Le grand inquisiteur, naissance d’une figure mythique au XIXe siècle, aux éditions Honoré Champion, paru en 2010, et également Grande enquêtrice d'InterCriPol (Internationale de la Critique Policière).

Caroline Julliot "C'est un personnage qui oublie son corps, qui n'est plus qu'un pur esprit, qu'un pur regard qui va sonder les moindres recoins de la psyché, les moindres recoins de l'âme, pour vérifier que, dans un coin obscur, vous ne cachez pas des péchés, ne serait ce que par pensée."

À lire et à écouter aussi : L’Inquisition

Caroline Julliot "Le doute fait partie de la foi, et, de toute façon, on va forcément être coupable, non pas seulement parce que l'inquisiteur, tout comme dans le stalinisme, a des procédures un peu retorses d'interrogatoires pour vous piéger, non pas seulement parce que la torture va vous amener à avouer n'importe quoi pour la faire cesser, mais tout simplement parce que personne n'a une foi totalement naïve, personne n'a jamais eu un moment de doute."

Caroline Julliot "La figure du Grand Inquisiteur, les écrivains et écrivaines (dont George Sand), s'en emparent parce ce que c'est une sorte d'alter ego maléfique du prophète romantique. Il est le Grand Inquisiteur, c'est celui qui veut mener le peuple au progrès, au salut et pour ça, qui montre la voie. Certes, il la montre de façon un peu trop coercitive et autoritaire, mais il montre la voie."

Pour aller plus loin

Quelques références citées

Extraits musicaux (choisis par l'invitée)

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