Pillées lors de fouilles illégales en Normandie, plus de 200 pièces de monnaie gauloise ancienne ont été restituées au patrimoine culturel (Février 2021)
Pillées lors de fouilles illégales en Normandie, plus de 200 pièces de monnaie gauloise ancienne ont été restituées au patrimoine culturel (Février 2021) ©Maxppp - © Benoît Lascoux
Pillées lors de fouilles illégales en Normandie, plus de 200 pièces de monnaie gauloise ancienne ont été restituées au patrimoine culturel (Février 2021) ©Maxppp - © Benoît Lascoux
Pillées lors de fouilles illégales en Normandie, plus de 200 pièces de monnaie gauloise ancienne ont été restituées au patrimoine culturel (Février 2021) ©Maxppp - © Benoît Lascoux
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Le trafic international de drogue et celui des armes font passer au second plan un trafic qui n’attire pas assez l’attention du public : celui des objets culturels.

Avec
  • Laurence Gillot Maîtresse de conférence à l’ULB (Bruxelles), co-responsable du Master 2 recherches « Ville, architecture, patrimoine ».
  • Vincent Michel Archéologue, professeur d’archéologie de l’Orient classique à l'université de Poitiers (HeRMA), directeur de la mission archéologique française de Libye.

Et pourtant, ce trafic est considéré comme le troisième marché illicite et il se trouve de surcroît en pleine expansion. Les causes de l’extension inéluctable de ce trafic sont nombreuses : une augmentation de la demande d’objets archéologiques d’une part, due, entre autres, à l’engouement patrimonial des sociétés contemporaines, et, de l'autre, une explosion de l’offre, du fait des différentes conflits qui ont secoué les pays exportateurs comme la Syrie, la Libye ou le Liban. Le commerce illicite des œuvres pillées en Syrie a été la seconde source de financement de l’État islamique ; à tel point qu’on a pu parler « d’antiquités de sang ».

Comment combattre ce fléau peu spectaculaire mais aux conséquences très profondes ? Cette « marchandisation » des œuvre pillées prive les sociétés civiles de leur patrimoine, c’est-à-dire de l’accès à leur mémoire ? Ce trafic lance un véritable défi aussi bien au droit international qu’aux organes nationaux en charge de la répression. Esprit de justice vous propose donc de se pencher ce soir sur cette importante question en compagnie de Laurence Gillot, historienne et sociologue, maîtresse de conférence à l’Université de Paris, co-responsable du Master 2 recherche « Ville, architecture, patrimoine », qui a récemment signé un article dans la revue Grief, intitulé « Le droit international face à l’épineuse question de la provenance et de l’appartenance des biens culturels », et Vincent Michel, archéologue, orientaliste, professeur à l’université de Poitiers, directeur de la mission archéologique française en Libye.

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Vincent Michel "Je pense que les auditeurs ont bien en tête la situation terrible du Moyen-Orient, ça a un impact sur le trafic des objets culturels. [...] Et même si les temps de crise n'ont pas inventé toutes ces notions, cela a véritablement amplifié ce phénomène des pillages de tombes. Le patrimoine a toujours été la cible de n'importe quel groupe. L'idée, c'était de faire table rase du passé, piller le conquis, ramener le butin chez soi."

Laurence Gillot "Il est certain que l'État islamique joue un rôle et a joué vraiment un rôle moteur dans l'accélération du pillage et le trafic illicite qui en est la conséquence. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a toute une chaîne d'acteurs, depuis les petits pilleurs en passant évidemment par les marchands, les intermédiaires. Et au bout du compte, il y a les collectionneurs [...] qui, parfois, ne sont même pas au courant de cette provenance illicite."

Vincent Michel "Le sous-sol est un livre d'histoire. Donc, si on n'apprend pas les bases et les rudiments de la fouille archéologique, on va dégager des objets, mais on ne sera pas en capacité de faire "parler" les objets. Être archéologue, ce sont des années sur les bancs de l'université, des années d'expérience, des années à lire, des années à être ce buvard pour comprendre qu'à partir d'un objet, on peut restituer la vie des gens."

Vincent Michel "Lorsqu'un objet est sorti de son contexte, eh bien, en fait, il perd toutes ses valeurs documentaires, historiques, sociales, identitaires pour ne revêtir qu'une seule valeur, la valeur financière."

Pour en savoir plus

Vincent Michel "La situation en France n'est pas plus enviable puisque l'on a aussi nos pilleurs locaux que l'on appelle "les détectoristes", c'est-à-dire ceux qui manipulent des détecteurs de métaux, communément appelé poêles à frire, dans le but, maquillé, en fait, de véritablement chercher des trésors. [...] En fait, il y a ceux qui sont de vrais amateurs, de vrais passionnés d'histoire et d'archéologie, mais, ils ont oublié que s'ils s'intéressent à l'objet, sorti de son contexte, il n'a plus que sa valeur financière. Il faut rappeler la loi et le danger. [...] Ça fait 30 ans que l'on n'a plus découvert de trésors monétaires dans le sud de la France, parce que, justement, les pilleurs sont passés avant les archéologues."

Laurence Gillot "Les chercheurs qui travaillent sur ces trafics, sur le cas de l'Italie, de la Grèce, montrent, qu'il y a effectivement des archéo-mafia aussi au Mexique, notamment les cartels de la drogue. Ils ont comme activité complémentaire, et c'est souvent ce qui leur permet de masquer le trafic principal de drogue ou d'armes, le trafic illicite des biens culturels, alors maquillé sous forme de trafic licite."

>>> Quelques interviewes de Vincent Michel

Laurence Gillot "Je pense qu'informer est déjà une première chose. [...] On peut se féliciter de l'écho que la presse, peu à peu, donne à ces affaires de saisie, qui sont susceptibles d'éveiller l'attention des collectionneurs actuels sur les biens. Récemment, une collectionneuse française a restitué au Mexique un fragment de stèle."

Laurence Gillot "On a la preuve aussi que le trafic des biens culturels, qu'il soit licite ou illicite, a des fondements historiques importants. La colonisation a contribué évidemment à faire déplacer de nombreux biens culturels que l'on retrouve dans des musées, notamment occidentaux, au sein de collections nationales. Ils sont inaliénables pour la plupart, en fonction évidemment des législations nationales, mais c'est le cas en France. Donc, c'est très compliqué de généraliser ce processus de restitution parce qu'il supposerait de dépouiller les pays dans lesquels ces biens se trouvent pour les restituer aux pays dont ils sont originaires. Et se pose le problème aussi de savoir quel est le pays d'origine, le pays de provenance du bien et donc on en revient toujours à ce problème de la traçabilité de l'objet."

>>> Petite bibliographie sur ce thème

  • « Le trafic illicite des biens culturels dans les pays en conflit. De l’identification des objets à la judiciarisation des affaires », Patrimoines, revue de l’INP-Paris, 18, 2020, p. 58-65.
  • « Agir pour la sauvegarde du patrimoine libyen », Cités millénaires – Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, Catalogue de l’exposition, IMA/Hazan, 2018, p. 106-108.
  • « Leptis Magna, une cité qui se voulait l’égale de Rome », Cités millénaires – Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, Catalogue de l’exposition, IMA/Hazan, 2018, p. 90-97.
  • « De Leptis Magna à Derna, de la Tripolitaine à la Cyrénaïque : travaux récents sur la Libye antique »(Actes de la 2ème journée d’études sur la Libye antique et médiévale, Université de Poitiers & Institut du Monde Arabe, 2011), Collection Etudes Libyennes n°3,  Paris, juin 2016.

Texte de l'article de Laurence Gillot : " Le droit international face à l’épineuse question de la provenance et de l’appartenance des biens culturels" (Revue Grief).

Extraits musicaux

Morceau choisi par Vincent Michel

"Sérénade pour orchestre à cordes-opus n°3" de Tchaïkovsky

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Morceau choisi par Laurence Gillot

"Knight Moves" par Chilly Gonzales - Album : "Ivory tower" (2011).

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29 min

L'équipe

Antoine Garapon
Antoine Garapon
Antoine Garapon
Production
Vivian Lecuivre
Réalisation
Sandrine Chapron
Collaboration