Le problème des terroristes ayant purgé leur peine, les "sortants" ©Getty - © Tetra Images
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Le problème des terroristes ayant purgé leur peine, les "sortants" ©Getty - © Tetra Images
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Résumé

Que faire des terroristes dits "sortants", qui ont purgé leur peine et sont libérables, notamment une centaine à l'automne 2022 ? Antoine Garapon s'entretient à ce sujet, avec Guillaume Monod et Marie Boëton, qui ont réfléchi à la question.

avec :

Guillaume Monod (médecin psychiatre, responsable de la consultation de santé mentale de la maison d’arrêt de Seine-Saint-Denis, auteur de « En prison, paroles de djihadistes », ed. Gallimard/Prix Émile Girardeau 2019 de l'Académie des sciences morales et politiques.), Marie Boëton (Journaliste à La Croix).

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Alors que le procès du 13 novembre, qui s'est achevé en juin, a envoyé en prison pour de longues années des personnes condamnées pour faits de terrorisme, d'autres, condamnés il y a près de dix ans pour des faits identiques, sortent aujourd'hui de prison. En nombre. 150 environ sont déjà sortis et une centaine doit sortir de prison avant la fin de l'année à l'issue de leur peine. Quelles mesures sont prises pour s'assurer qu'ils ne sont plus dangereux ?

Marie Boëton ***"***La dangerosité, c'est un concept éminemment plastique et dangereux. Certains d'ailleurs le disent très bien : "moi je suis dehors, mais j'ai quand même l'impression que j'ai pris perpète", c'est-à-dire qu'on va leur imposer tellement de contraintes liberticides à la sortie qu'ils ont le sentiment qu'ils sont débiteurs à vie."

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Guillaume Monod "Le problème, c'est qu'il n'y a pas de bons termes actuellement. Radicaliser : ça ne veut pas dire grand chose. Terroriste : la plupart des gens en prison pour soi-disant "association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme" n'ont absolument pas du tout fait quoi que ce soit de matériel ou de concret. Djihadiste : ça n'a de sens que pour les personnes qui sont parties faire le combat armé, le djihad, et la plupart des gens ne l'ont pas fait. Donc, on est malheureusement dans un manque de termes, et c'est pour ça que ce phénomène d'étiquetage est extrêmement pernicieux parce qu'on colle une étiquette qui n'est pas justifiée."

Rappelons tout d'abord que le principe est la liberté parce qu'à l'issue de leur peine, une personne a payé sa dette à la société et que donc les restrictions ne peuvent être qu'une exception encadrée par la loi.

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Guillaume Monod "C***'est toujours le même problème, celui de l'acte et de l'individu. Est-ce qu'un acte définit un individu ? De mon point de vue, non. Quand on voit tous ces jeunes qui sont partis, ils ont commis des actes qui sont ce qu'ils sont, qu'il faut prendre au sérieux, mais il ne faut pas s'imaginer que cet acte-là définit la personne."***

Deux types de mesures s'empilent : celles décidées par la justice et celles prises par les autorités administratives, c'est-à-dire par la police et les services de renseignements. Comment démontrer l'efficacité de ce contrôle ? Ne risque-t-il pas d'empêcher la réinsertion ? Derrière cela, se cache la lancinante définition de la radicalisation ? Est-il possible d'évaluer la dangerosité ? Ne faut-il pas se pencher sur le travail qui a été accompli en prison pour préparer la sortie ?

Marie Boëton "Vu les dizaines de personnes qui sortent, chacun est suivi par un service de renseignement spécifique. [...] Simplement, ils vont surtout s'ajuster à chacun sur un plan "capacitaire". [...] ll  y a le milieu du spectre qui est extrêmement divers et dont la dangerosité est extrêmement difficile à évaluer. Et donc, ces services de renseignement, avec la pénitentiaire, et les juges, se réunissent tous les mois pour jauger chacun de ces sortants de prison. [...] Et donc, pour chacun, il s'agit de faire un suivi "cousu main". C'est de la dentelle et surtout, en fonction des remontées de terrain, il va parfois falloir passer à une surveillance bien plus accrue."

Marie Boëton ***"***Les MICAS (Mesure Individuelle de Contrôle Administratif et de Surveillance) sont des mesures imposées par la police administrative, donc ce ne sont pas des juges qui en décident. Ca consiste à suivre, pendant une durée maximum d'un an, des sortants de prison condamnés pour terrorisme, en leur interdisant d'aller dans certains lieux, parfois même, on les restreint à leur commune. Ils n'ont pas le droit de fréquentation de certaines personnes et ils doivent pointer, pour certains, quotidiennement au commissariat. [...] Mais ils ont aussi l'obligation, dans le même temps, de trouver un emploi. Mais, trouver un patron qui accepte que ce soit dans votre ville et que vous alliez tous les jours au commissariat... C'est très compliqué de se projeter."

Ce sont de ces enjeux aussi bien pour notre sécurité que pour les libertés publiques dont il sera question en compagnie de Marie Boëton, journaliste à La Croix et membre de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, qui a réalisé un dossier à ce sujet avec Marianne Meunier pour La Croix-L'HEBDO, et, Guillaume Monod, pédopsychiatre, responsable d'une consultation de santé mentale en prison et membre associé du laboratoire interdisciplinaire d'étude du politique - Hannah Arendt de l'université de Paris-est ; il est, en outre, l'auteur de nombreux ouvrages et notamment : En prison, paroles de djihadistes (Gallimard, 2018), ouvrage qui a été couronné par le prix de l'Académie des sciences morales et politiques.

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Guillaume Monod *"*La violence, c'est un comportement, ce n'est pas une idéologie, ce n'est pas une maladie, c'est une façon de gérer quelque chose. La violence, c'est un outil, ça peut être un outil pour beaucoup de choses, en particulier pour la politique."

Guillaume Monod (et Marie Boëton) "Il faut faire témoigner les anciens djihadistes repentis. Il y en a qui sont des vrais repentis, sincères, qui sont partis en Syrie, qui ont vu ce que c'était, qui ont compris que Daesh était de l'escroquerie, qui sont revenus, et qui seraient tout à fait prêts à témoigner de la réalité de ce qu'ils ont vécu."

Pour aller plus loin

Guillaume Monod "Le génie des recruteurs, c'est de faire des discours qui sont tellement flous, généraux, vastes, qu'en réalité, chacun peut y trouver ce qu'il veut. [...] Pour ces gens-là, ce discours de recrutement tourne beaucoup autour des mêmes choses, de la question de la pureté, de se battre contre un ennemi, de l'héroïsme, de la fraternité, de la souffrance des femmes et des enfants... Quand on le prend de façon dépassionnée, en oubliant le contexte politique de ces discours, on ne peut qu'être d'accord avec ce qu'ils disent. [...] Donc le génie, c'est justement d'arriver à faire un discours acceptable de façon superficielle, mais dans lequel, la personne va y mettre ce qu'elle a envie d'y trouver."

Extraits musicaux

>> Choix de Guillaume Monod : "Gimme shelter" des Rolling Stones - Album "Let it bleed" (1969).

>> Choix de Marie Boëton :  : "Adagio for TRON" de Daft Punk, musique extraite du film Tron : l'héritage, sorti en 2010 (studios Disney).

Guillaume Monod *"*C'est le problème aussi du choix d'une politique sécuritaire. A partir du moment où les politiques de tous bords, depuis des années, mettent l'accent sur la sécurité publique, sur la sûreté et qu'on est dans un principe sécuritaire total, et de sécuritaire total, devient totalitaire et c'est la société qu'on enferme."

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Références

L'équipe

Antoine Garapon
Antoine Garapon
Antoine Garapon
Production
Sandrine Chapron
Collaboration