Le visage d'une vieille femme ©Getty - Digital Light Source
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Résumé

Savez-vous ce qu’elle faisait Saucisse? A l’époque du Café de la route elle avait un visage d’homme; maintenant elle avait un visage de notaire.

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« Longtemps après, très longtemps après, au moins vingt ans après. Saucisse n’était plus au Café de la route. Elle habitait au Bongalove avec Delphine. Chien et chat. On n’a jamais su comment ces deux femmes ne se sont pas étripaillées à n’en pas laisser, de l’une et de l’autre, un bout entier gros comme l’ongle. Delphine... Je m’aperçois que j’ai sauté tout d’un coup un trop grand nombre d’années. Il faudra que je vous parle de Delphine, naturellement. Mais Saucisse, en 67, 68, qui est à peu près l’époque où j’arrive, n’était pas encore finie et n’avait pas envie de finir. Certes, elle n’avait pas le même allant. Il est fort probable qu’elle n’aurait plus eu la force d’aller jusqu’aux fonds de Chalamont. Elle approchait de quatre-vingts, mais, croyez-moi, elle s’en approchait comme les chats de la braise. Pendant ces vingt ans elle avait subi tant de macérations successives, elle avait été rouée de tant de coups et obligée de tant se forger entre des enclumes et des marteaux de toutes sortes qu’elle avait perdu sa carrure, ou, plus exactement, qu’elle s’était fait une carrure nouvelle mieux adaptée aux aigreurs, aux fureurs et aux feux. Les quarante ans de Delphine, elle les dressait; ils avaient beau être d’une belle verdeur, elle avait besoin de se surveiller, celle-là ! Delphine, je veux dire... C’est formidable ce qu’il peut s’en passer des choses en vingt ans ! Oui, Delphine avait besoin de se tenir à carreau, et soigneusement, et pour des choses difficiles à tenir en bride.
Savez-vous ce qu’elle faisait Saucisse? A l’époque du Café de la route elle avait un visage d’homme; maintenant elle avait un visage de notaire. Et, avec ce visage de notaire, sur lequel éclatait comme un soleil la connaissance de toutes les lois dans tous leurs déclenchements les plus secrets, elle guettait la marche des lois du temps dans Delphine. L’autre ne pouvait pas vivre dix secondes sans lire sur le visage du notaire l’inscription obligatoire de la dépense de ces dix secondes et les conséquences légales et inéluctables de la dépense de ces dix secondes. »

Adaptation et réalisation Laure Egoroff
Conseillère littéraire Emmanuelle Chevrière

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Avec : Jean-Yves Berteloot, Liliane Rovère, Fred Ulysse, Jean O’Cottrell, Jean-Claude Frissung, Marjorie De Larquier
Création sonore : Floriane Pochon
Bruitages : Elodie Fiat et Sophie Bissantz
Prise de son, montage, mixage : Bernard Lagnel, Matthieu Le Roux
Assistantes à la réalisation : Louise Loubrieu et Romane Chibane

Une nouvelle édition d’Un Roi sans divertissement, de Jean Giono, paraîtra le 12 mars aux éditions Gallimard, dans la bibliothèque de la Pléiade

Références

L'équipe

Emmanuelle Chevrière
Conseiller(e) littéraire
Blandine Masson
Blandine Masson
Blandine Masson
Coordination
Mary Simon
Collaboration