"Jeanne" de Charles Peguy
"Jeanne" de Charles Peguy
"Jeanne" de Charles Peguy - ©Michel Cavalca
"Jeanne" de Charles Peguy - ©Michel Cavalca
"Jeanne" de Charles Peguy - ©Michel Cavalca
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Résumé

La jeune Jeannette, bouleversée par la question du mal, demande à Dieu ce qu'il faut faire. Son amie Hauviette puis madame Gervaise, religieuse, vont tour à tour tenter de répondre à son attente.

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Shakespeare, Voltaire, Schiller, Shaw, Brecht, Anouilh, à chaque fois une Jeanne nouvelle et toujours le même mystère. Cette jeune fille morte avant ses vingt ans, enfermée dans des logiques de métal, ceux de ses armures ou de ses fers, cette jeune fille tenant haut son verbe devant les plus grandes autorités intellectuelles de son temps, cette jeune vierge sacrifiée, abandonnée par les obligations stratégiques du royaume de France renaissant, cette petite fille enfin qui n’existe réellement que dans l’édification forcément inventée du poète. Tour à tour magnifiée, moquée, excommuniée, béatifiée, enfin canonisée. Fragile âme des contradictions, elle est toute entière résistance. Celle qui dit non, l’insaisissable de son être vient de là. Récupérée par les forces politiques les plus antagonistes, de la collaboration à la résistance, Jeanne échappe à chaque fois à ses propriétaires opportuns, en fumée peut être. […]                            
Pour Péguy, l’objet se limite aux quelques jours qui précèdent la révélation de Jeanne, comme une plongée dans le miracle de la conviction. La jeune fille est simplement évoquée dans son tourment, dans sa révolte initiale et soumise aux recommandations de soumission patiente de son amie Hauviette, aux admonestations de Madame Gervaise, jeune couventine représentant la parole édifiante de l’église. Le récit n’a pas d’autre objet que de scruter la qualité sans concession possible de la conviction. La solitude et l’ingratitude promise à l’être convaincu. La trahison facile et les tracas si médiocres de la négation.                            
Pas d’autre objet si ce n’est la qualité extraordinaire du vers de Charles Péguy, écrit tour à tour en prose, prose poétique, vers libres, vers scandés, vers rimés, vers assonants, la partition est étourdissante. Litanie que l’on pourrait rapidement résumer à une logique de répétition, et qu’il est plus juste de parler en logique de précision. Vertige de nommer dans le vrai. Chercher le mot ou l’expression pertinente, travaillant la parole comme l’on travaille le bois, repassant chaque motif au fil de la plume et de l’être.                            
Péguy mémorisait en marchant le vers qu’il allait ensuite coucher sur le papier, sans rature. Comme un ouvrage poli par la grâce de son pas. Son enjambement est dans son vers, comme son âme, prête au sacrifice, dans les contradictions nécessaires à la réception de la grâce, inconnue des âmes raisonnables. Le dire et le faire entendre c’est chercher ce souffle de marcheur, cette ligne pure, cette table sans nappe, cette netteté aussi droite que la trajectoire de la balle qui frappa Péguy l’été finissant en septembre 1914.

Extrait de la note d'intention de Christian Schiaretti, juillet 2020
Christian Schiaretti est au micro de Blandine Masson, il nous donne quelques clefs pour rentrer dans l'univers de Jeanne

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Christian Schiaretti au micro de Blandine Masson

12 min

Adaptation et mise en scène Christian Schiaretti
Réalisation : Blandine Masson et Christian Schiaretti
Création de la Compagnie Dramatique Dépendante
Coproduction Théâtre National Populaire
Le spectacle aurait dû être créé au TNP Villeurbanne le lundi 4 novembre 2020. Il a été annulé en raison du confinement de novembre et n’a jamais été joué
Enregistré en février 2021 au Théâtre de la Ville – Espace Cardin

Avec Louise Chevillotte (Jeanne), Juliette Gharbi (Hauviette), Kenza Laala (Madame Gervaise) 

Equipe technique : Antoine Viossat, Ivan Charbit, Pablo Valero
Assistante à la mise en scène : Laure Charvin

Genèse du spectacle :
En 2003, Christian Schiaretti, alors jeune directeur du TNP, présentait déjà La Jeanne. Il faisait entendre dans les murs de ce théâtre les mots de celui qui l’avait ébloui dans sa jeunesse. Dreyfusard convaincu, socialiste fuyant tout dogmatisme, chrétien anticlérical, patriote, mystique, poète inclassable, Charles Péguy a toujours déconcerté. Son écriture, mélange fulgurant de proses et de vers, est un mystère.
En 2020, avec une nouvelle distribution de comédiennes rompues à l’exercice prosodique, Christian Schiaretti repart sur les pas de Jeanne d’Arc, au rythme de la langue incantatoire de Péguy. Jeannette, Hauviette et Madame Gervaise s’avancent sur une simple allée de bois. La première dans la révolte, la deuxième dans la sérénité, la troisième dans ses fragiles certitudes. Nous sommes réunis autour de ces trois femmes, comme des fidèles auprès d’un autel. Leurs paroles touchent. Car ici la poésie est charnelle, et ce sont des personnages bien vivants qui s’affrontent. Des personnages de la terre, des êtres de chair et d’os, qui parlent un langage simple, direct, vrai. Avec conviction et acharnement, elles semblent traversées par le même dilemme de la résistance ou de l’abandon. Et, dans la destinée de Jeanne, une question affleure : sommes-nous individuellement concernés par le sort du monde ?  L’œuvre théâtrale de Charles Péguy creuse incessamment le même motif, comme le paysan creuse son sillon, passe et repasse la charrue, lentement, précisément. Christian Schiaretti, en reprenant La Jeanne, effectue un travail similaire, une œuvre de laboureur. Un spectacle intime où la langue fait spectacle. 

Charles Péguy est né à Orléans le 7 janvier 1873 et a été tué au front près de Villeroy le 5 septembre 1914. De Péguy. C’est-à-dire de la langue. Parce qu’il est peu –il n’est pas peut-être –d’œuvres dont le sens, i.e. la particulière emprise sur la réalité, soit aussi scrupuleusement mis en abîme dans l’effet formel. Tout Péguy : celui qui va, d’un pas de fantassin, chapeau rond, pèlerine noire, canne et souliers ferrés, de la rue Cujas à la rue de la Sorbonne, de Dourdan à Chartres, à marche forcée, celui qui, de colère en colère, clame d’en bas contre les Lanson et Lavisse, grands prêtres de l’Université parfumés de leur gloire temporelle, celui qui entasse, coûte que coûte, contre le vide dont il s’entoure les dizaines de milliers de pages des Cahiers invendus, celui qui vitupère, féroce, « au milieu des trahisons», pour Dreyfus, le peuple, le socialisme, l’Espérance , contre Jaurès, l’Académie, l’Eglise, celui qui du premier au dernier mot de son existence ne quitte pas Jeanne d’un pas (affaire de foi ? sans doute, « on ne sait pas / on ne sait jamais » mais aussi Jeanne , sainte colère dressée au cœur des perditions, c’est Charles, n’est-ce pas ? donc celui qui ne se quitte pas d’un pas, fidèle au passé et au projet jusqu’au-boutisme. Tout Péguy, l’ardeur, l’obstination, l’obsession, la santé virulente, l’idéal fixe et ce mouvement : la vie dans l’âme, tout Péguy se montre, par métonymie, dans le caractère de sa langue.

Jean-Pierre Siméon

À réécouter : Christian Schiaretti : gloires et contradictions du théâtre populaire

Références

L'équipe

Mary Simon
Collaboration