L'écrivain Michel Le Bris
L'écrivain Michel Le Bris ©Getty - Micheline Pelletier/Corbis
L'écrivain Michel Le Bris ©Getty - Micheline Pelletier/Corbis
L'écrivain Michel Le Bris ©Getty - Micheline Pelletier/Corbis
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Michel Le Bris vient de disparaître à l'âge de 76 ans, écoutez cette archive de 2008 dans laquelle l'écrivain évoque son enfance bretonne, sa découverte de la littérature-monde à 10 ans, Mai 68 et son rapport à l'écriture. Michel Le Bris qui disait de lui : "Je suis né du combat entre terre et mer".

Avec
  • Michel Le Bris écrivain et créateur du festival "Étonnants Voyageurs" de Saint-Malo

L'écrivain Michel Le Bris est mort ce samedi 30 janvier, à l'âge de 76 ans. Un décès annoncé par sa famille sur le site du festival Etonnants Voyageurs, qu'il avait créé à Saint-Malo. Nous republions cet entretien de 2008 où cette figure du monde littéraire français retraçait son parcours, qui l'a mené du militantisme politique aux lettres, en passant par toutes les curiosités qui l'animaient. Pour l'écouter, le player se situe un peu plus bas dans la page.

"La littérature reste la plus belle des aventures pour peu que l’on ait encore l’audace de créer des mondes où se risquer le cœur battant, pour peu que l’on garde l’ambition de dire le monde, d’en restituer la parole vive en la portant jusqu’à l’incandescence, pour peu que l’on ose encore écrire des livres-monde, vastes, généreux et terribles comme la vie" écrit Michel Le Bris. A l'occasion de la parution de La Beauté du monde (Grasset) et de N.C. Wyeth : l'esprit d'aventure (Hoëbeke), Olivier Germain-Thomas s'entretient avec l'éditeur et écrivain Michel Le Bris.

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Le nom de Michel Le Bris appelle un certain nombre de jalons qu’il est utile de rappeler, pour mieux pouvoir peut-être les dépasser : la Bretagne, la lecture, les voyages, le jazz, l’engagement politique, la Cause du peuple, un séjour en prison, le journalisme et Libération, une activité d’éditeur dans plusieurs maisons d’édition, la revue Gulliver et la création du Festival Etonnants Voyageurs en 1990. 

Au cours de cet entretien, Michel Le Bris évoque la puissance du sentiment océanique, qui l'a saisi enfant, et la façon dont la littérature lui a permis de donner un sens à l'exaltation ressentie :

Je suis né à Plougasnou, à 20 m de la mer. Toute mon enfance a été hantée par ce grondement, l’hiver, la nuit, j’entendais les tempêtes secouer les volets, la respiration de ce monstre terrifiant mais séduisant aussi, c’était comme s’il m’appelait. J’étais exalté par cette puissance première du monde. Quand j’allais sur le port de Térénez, enfant, les jours de tempête, les marins ne savaient rien me dire d’autre que "C’est la mer misère, il faut jamais aller là-dessus." J'écoutais leurs histoires extraordinaires de tous les ports du monde, vraies ou fausses. Mais l'histoire de la mère misère revenait sans cesse. Ce qui m’a délivré de cet étrange état d’exaltation, ce sont les livres. J’ai découvert que je n’étais pas dérangé quand j'ai lu L'Appel de la forêt, Croc blanc ou Au coeur des ténèbres. J’ai senti que j’avais des complices. Tout d’un coup, Jack London et Conrad me disaient qu’eux aussi tournaient autour de ce mystère qui est celui de la puissance du monde. 

Une vocation précoce

Né en 1944 dans le Finistère, Michel Le Bris raconte une scolarité illuminée par un professeur passionné de littérature et les circonstances d'une prise de conscience précoce de sa vocation d'écrivain :

Enfant, je suis peu allé à l’école primaire parce qu’il fallait que je garde ma grand-mère pendant que ma mère travaillait. C’est ma grand-mère qui m’a appris à lire, à écrire et à compter. Mais quand je suis entré en 6e, ma mère m’a offert La guerre du feu. Et dès le lendemain, dès la première rédaction, j’ai su que j’étais devenu écrivain : j’avais rempli un cahier entier ! Chaque semaine, et jusqu’à la fin du collège, mon professeur, Alfred Rospars, me donnait un sujet libre à partir duquel j’écrivais une nouvelle. Pendant ces années, il m’a aussi ouvert sa bibliothèque, en me laissant lire tout ce que je voulais dans le plus complet désordre. J’ai lu La Condition humaine de Malraux, à 10 ans, La Terre de Zola, L’Ile au trésor de Stevenson, etc. Je me vois encore gamin lisant La Légende des siècles de Victor Hugo assis, face à l’océan, c’était romantique au possible ! Quand vous êtes devant cet infini de la ligne d’horizon et sentez s’éveiller en vous cette immensité, et que vous avez en plus un professeur extraordinaire qui veille sur la flamme, qui vous encourage sans être trop directif, c’est une chance extraordinaire.

Toujours amateur de métaphores océaniques, Michel Le Bris confie son rapport à l'écriture, une expérience qu'il compare à la pratique du surf :

Quand je bute sur une phrase, quand les mots me résistent, j’ai une technique éprouvée. Je m’endors en pensant très fortement à la phrase en question, et quand je me réveille j’ai la phrase qui sonne juste. Souvent elle a seulement ce caractère un peu surprenant qui est de dire autre chose que ce que je cherchais à dire. Mais je fais confiance à la phrase qui me mène ailleurs. C’est comme faire du surf sur une vague inconnue. Qui a inventé cette phrase ? C’est moi et ce n’est pas moi. C’est cela qui est important quand on écrit, c’est de faire venir à soi cette vague, de la chevaucher, plutôt que remplir les cases d’un synopsis pré-établi. Pour se trouver, il faut accepter de se perdre, et de se laisser emporter par ce fleuve-là.

De Mai 68 à la Cause du peuple

Poursuivant le fil de son parcours biographique, Michel Le Bris évoque Mai 68 et son engagement politique au sein de la Gauche prolétarienne. Passionné de jazz, l'écrivain retient avant tout de cette période son effervescence culturelle, dans laquelle il voit la manifestation d'"une envie de vivre, peut-être confuse, qui ne trouvait peut-être pas ses mots mais qui était la réponse d'une jeunesse qui, ouvrant la porte au monde vieillot et désespérément gris qu’on lui proposait, répondait "Non merci." Avant de revenir plus directement sur dimension politique de son engagement, qui l'a conduit à faire un séjour en prison :

J’ai été brièvement directeur du journal "La Cause du peuple", et à ce titre, emprisonné huit mois en 1971. J’ai fait une grève de la faim d’une vingtaine de jours pour que tous les vendeurs du journal incarcérés aient le statut de prisonniers politiques et soient regroupés à la prison de la Santé, dans la même division que la mienne, où il y avait aussi Alain Geismar et Jean-Pierre Le Dantec. Les portes de nos cellules étaient ouvertes, franchement ce n’était pas si terrible. J’ai préféré cela que de passer 8 mois au service militaire. Et quand je suis sorti, j’ai rencontré Sartre, et de cette rencontre est née une collection que nous avons dirigée ensemble, "La France sauvage". Il s’est passé plein de choses positives à ma sortie de prison donc je ne vais pas jouer le lamento de l’héroïque prisonnier politique.

Après la G.P., retour au romantisme

Très peu de temps après sa sortie de prison, et suite à des différends politiques, Michel Le Bris quitte la Gauche prolétarienne et pars s'installer dans la région de Carcassonne avec sa femme Eliane. Une période de sa vie pendant laquelle "il a fallu recoller les morceaux" comme il le dit, et qui verra l'écrivain publier ses deux premiers ouvrages, L’homme aux semelles de vent en 1977, et Le défi romantique en 1981.

J’ai écrit "L’homme aux semelles de vent" pour recoller ces morceaux que sont la poésie, la Bretagne, et à travers elle le rapport à ces puissances qui sont au cœur du monde. Le romantisme a été pour moi une manière de m’arracher aux idéologies de l’époque, parce qu’il incarne cet effort de surmonter ce scandale du couple Liberté/Terreur propre aux âges révolutionnaires, et qui remonte à la Révolution française. J’ai essayé de penser la dissymétrie entre fiction, poésie et idéologie. Le critique d'art Paul Rosenberg parlait du "grand défi des vulnérables face aux infaillibles", c'est comme cela que je conçois le défi des poètes face aux idéologues. Quand on a vécu ces années-là, on est vacciné à jamais contre tout ce qui a un petit air de totalitarisme.

Etonnants Voyageurs ou le projet d'encercler le VIe arrondissement de Paris par le monde

Dans les années 1980, Michel Le Bris ne trouve pas sa place dans le milieu littéraire parisien. Une critique du monde de l'édition et un sentiment de frustration devant le peu de crédit accordé alors à la littérature de voyage, à des auteurs comme Nicolas Bouvier ou Robert Stevenson qu'il ne cessera jamais de défendre, l'amènent à fonder le festival Etonnants voyageurs en 1990.

D’un côté, je ne supportais plus la prétention d'une certaine littérature française qui se rêvait n’ayant d’autre objet qu’elle-même. Cela me rappelait quand j’étais étudiant, quand les structuralistes nous expliquaient doctement qu’il fallait mettre entre parenthèses le référent, le monde, etc. que tout cela était d’une rare obscénité, que la littérature était un pur jeu de mots. De l’autre côté, ce que je percevais d’une culture française repliée sur un moi autiste, ignorant des autres, me semblait insensé, à une période où les repères anciens étaient en train de s’effacer avec la fin de la guerre froide, et que quelque chose était en train de naître devant nous. Alors je me suis dit que, quitte à être en butte à ce milieu, autant lui faire la guerre. Même si on en sort perdant, pendant le temps où l’on se sera battu, on aura vécu. J’ai donc lancé la revue Gulliver, des collections dans différentes maisons d’éditions, j’ai publié Stevenson, et j'ai créé le festival. C’était ma guerre à ce milieu. Je voulais encercler le VIe arrondissement par le reste du monde, à Saint-Malo, pendant 3 jours.