Corleone, commune de la province de Palerme en Sicile et fief de la mafia, présente sur ce territoire depuis le 19ème siècle.
Corleone, commune de la province de Palerme en Sicile et fief de la mafia, présente sur ce territoire depuis le 19ème siècle.
Corleone, commune de la province de Palerme en Sicile et fief de la mafia, présente sur ce territoire depuis le 19ème siècle.
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Résumé

La 'Ndrangheta en Calabre, La Camorra à Naples, les triades à Hongkong, la Cosa Nostra à New York... Les mafias sont implantées dans des territoires précis et leurs ramifications sont mondiales. Comment comprendre et analyser cet enracinement local et cette inscription dans la mondialisation ?

avec :

Fabrizio Maccaglia (agrégé de géographie, maître de conférence en géographie Université François Rabelais, Tours.), Clotilde Champeyrache (Economiste, spécialiste de la mafia. Maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches (HDR) au Cnam criminologie), Hélène Constanty (Journaliste indépendante. Collabore à l'Express).

En savoir plus

Bienvenue dans Géographie à la carte, consacrée ce soir aux mafias et à leurs réseaux locaux et globaux. 

Vous pensez les connaître. Parce que leurs représentations, leurs héros, leurs rites, leurs frasques, leurs mots infusent nos films, nos récits, nos imaginaires. Et pourtant. Les nombreux mythes qui entourent les mafias du monde forment un halo qui déforme le réel. 

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À l’inverse, le prisme de la géographie contribue à nous approcher de la réalité, et nous aide à venir frôler le fait mafieux. Il nous permet de comprendre comment les mafias se servent de la mondialisation contemporaine pour prospérer, muter, se recomposer. Il nous enseigne, dans le même temps, que la mafia a toujours à voir avec un territoire, avec un ancrage local. Et que l’ambition mafieuse correspond toujours à un projet politique, à un désir de souveraineté.

Alors ce soir, embarquons pour le Sud de l’Europe, pour la Chine, le Japon, pour la Russie, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud et le Mexique.

Avec pour horizon, une question : pourquoi et en quoi les mafias sont d’abord des organisations engagées dans une lutte pour le territoire ?

Pour en discuter, nous recevons Hélène Constanty, journaliste et autrice, Clotilde Champeyrache, économiste, spécialiste de la mafia et maîtresse de conférences au CNAM criminologie, et Fabrizio Maccaglia, maître de conférences en géographie à l'université de Tours. 

Comment dessiner rigoureusement les contours de la mafia ? 

Les organisations mafieuses ont une particularité importante, qui permet de les distinguer d'autres organisations criminelles : elles sont très ancrées dans les territoires dans lesquels elles agissent. Elles construisent, en effet, des liens forts avec les populations et l'économie locales :

Il y a un ancrage territorial, un lien avec un territoire qui produit des ressources symboliques, économiques. C'est un premier élément de caractérisation. Ensuite, deuxième élément de caractérisation, c'est le fait d'être à cheval sur les champs légaux et illégaux simultanément. Il n'y a pas une spécialisation uniquement sur les marchés criminels. Il y a une ouverture vers très opportuniste pour produire de la richesse. On va s'intéresser à des activités criminelles et aussi à des activités non criminelles. Le dernier élément, c'est aussi cette capacité à être en mesure de se placer dans des réseaux et à jouer de l'articulation des réseaux politiques, administratifs, économiques et à différentes échelles, aussi bien à l'échelle locale qu'à des échelles plus élevées. Fabrizio Maccaglia

La mafia, qui structure ses activités autant dans le champ légal que dans le champ illégal, est très visible dans la vie quotidienne des territoires qu'elle contrôle :

Les mafias, dès le départ, sont présentes à la fois dans le champ légal et dans le champ illégal, parce que cette intermédiation est principalement dans la sphère légale. Donc, ce sont des sociétés secrètes, d'une certaine façon - d'ailleurs, c'est un des noms qu'on donne aux triades en Chine, mais ce sont des sociétés secrètes relativement visibles, c'est-à-dire que sur les territoires sur lesquelles elles opèrent, la population sait globalement à qui s'adresser parce que ce sont des personnes, alors il y a une dimension de violence, mais il y a aussi une dimension de production, d'ordre, de facilitateur. Lorsqu'il y a des conflits, lorsque la justice officielle n'est pas suffisamment efficace ou rapide, on va se tourner vers le mafieux (...) Vous avez beaucoup d'organisations criminelles qui sont strictement illégales ou qui sont productrices de désordre. Les mafieux, eux, ont une volonté de production, d'ordre et de reconnaissance, d'insertion dans la société civile et de conditionnement de la vie quotidienne. Clotilde Champeyrache

Hélène Constanty, qui a travaillé sur le phénomène mafieux en Corse, s'est beaucoup appuyée sur la notion juridique italienne de la mafia pour l'appliquer à son propre objet de recherche :

La notion juridique de la mafia en Italie m'a énormément éclairée pour comprendre ce qui se passait en Corse, puisque c'est l'objet principal des travaux que j'ai pu mener sur ce thème, et je me trouvais souvent confrontée depuis plusieurs années au mot mafia pour parler de ce qui se passe en Corse. Et c'était toujours l'objet de grands débats sémantiques, mais non, en France, la mafia n'existait pas. D'ailleurs, dans notre code pénal, cette notion est absente et c'est vrai que dans toute notre organisation policière et judiciaire, cette réalité n'existe pas en France, contrairement à l'Italie où l'anti-mafia est également puissante. Et donc, lorsque j'ai lu la définition du code pénal italien, la façon dont les Italiens décrivent le délit d'association mafieuse, c'est l'article 416 bis du Code pénal italien. Ça m'a tout à coup énormément éclairée sur ce qui se passait en Corse et m'a permis vraiment d'avoir des arguments pour expliquer que c'est bien le phénomène que l'on observe à l'œuvre en Corse. Hélène Constanty

Les mafias, au cœur de la mondialisation

L'émergence des mafias est intimement liée à celle de la mondialisation, qui active intensivement la circulation des hommes et des marchandises :

Les mafias apparaissent à la jointure des 19e et 20e siècles, au moment où se construisent des Etats nations, en particulier les Etats nations en Europe et aux Etats-Unis. Et en même temps, ces groupes se structurent et émergent dans un contexte d'une première mondialisation des échanges et des mobilités, et les deux sont intimement connectés en fin de compte. (...) Je pense que sur cette question du rôle que peuvent jouer les diasporas migratoires dans l'existence des mafias, on peut poser le problème selon un double point de vue : une lecture culturaliste et une lecture instrumentale. Une première manière de poser le problème, c'est de dire voilà, on a des groupes qui ont un ancrage national et qui vont se diffuser à l'échelle mondiale parce qu'il y a une diaspora, une migration qui se met en place et donc ils ont des contacts. Comme ils appartiennent au même groupe national, il y a des liens qui existent. Et puis, d'un autre côté, on peut avoir une lecture instrumentale au sens où il faut penser les acteurs criminels et les marchés criminels comme des marchés très précaires, donc il faut se protéger de l'extérieur. Fabrizio Maccaglia

Loin de se réduire à une mondialisation économique, les organisations mafieuses s'appuient également, et tout autant, sur les avantages politiques liés à l'existence des frontières et des Etats :

On se limite souvent aux aspects économiques de la mondialisation : plus de frontières, les capitaux circulent, les personnes, les marchandises. L'autre dimension, c'est les frontières politiques qui continuent d'exister. C'est ça qui permet d'articuler les territoires. Donc, les mafieux sont présents sur les deux aspects de cette mondialisation, c'est-à-dire que, oui, ils vont faire circuler leurs marchandises (...). A côté de ça, les mafieux vont exploiter tout ce qui est lié à des souverainetés politiques. La souveraineté politique, c'est aussi les places offshore, c'est-à-dire ces offres qui sont faites par des micro-États ou des États faillis qui essaient de se créer un avantage compétitif économiquement, qui ont peu de ressources, peu de qualifications, et qui vont proposer une fiscalité particulièrement avantageuse (...) Il y a des pays qui ont déjà des spécificités qui vont être exploités par les criminels. Clotilde Champeyrache

En Corse, la situation est différente :

Il a une mondialisation un peu à rebours, si vous voulez. Les mafias corses étaient internationales dans les années 1940, 1950, 1960. Ce qu'on avait appelé à l'époque en matière de trafic de drogue et en particulier d'héroïne, la French Connection, c'était principalement une Corsican connection, où là, les Corses, implantés dans nos anciennes colonies d'Asie du Sud-Est, avaient des chimistes très doués qui transformaient la drogue dans des laboratoires secrets dans la région marseillaise et la revendaient aux Etats-Unis. Donc, la mondialisation était déjà à l'œuvre, à l'époque, en matière de trafic de drogue avec cette diaspora corse, ces gens qui étaient partis vivre dans les colonies françaises de l'Indochine et de ces régions-là et qui sont ensuite, lorsque l'île de Corse s'est développée, revenus s'installer au pays. Le développement du phénomène mafieux en Corse est relativement récent, puisqu'il est apparu avec l'essor de la richesse de cette île, avec le développement du tourisme et donc, c'est seulement à partir des années 1980 que le phénomène a commencé à devenir très inquiétant dans l'île elle-même. Hélène Constanty

58 min

Pour aller plus loin : 

Extraits sonores : 

  • Un montage réalisé par Vanessa Nadjar, réalisatrice, composé d'extraits des films suivants : Mafia Chronicles, La Grande maffia, Le Parrain, Il était une fois dans le Bronx, Les affranchis, La nuit nous appartient, The Outsider et American Yakuza. 
  • Extrait du documentaire Mafia, une histoire, diffusée sur National Géographic.
  • Chanson : My Way, de Frank Sinatra (1969).