En France, chaque détenu a le droit de faire appel à un ou plusieurs aumôniers. ©Getty - seechung
En France, chaque détenu a le droit de faire appel à un ou plusieurs aumôniers. ©Getty - seechung
En France, chaque détenu a le droit de faire appel à un ou plusieurs aumôniers. ©Getty - seechung
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Résumé

Une mission parlementaire a été confiée au député LREM Bruno Questel en août dernier sur les aumôniers pénitentiaires. Considérés comme intervenants extérieurs, leurs conditions de travail sont inégales selon les cultes.

avec :

Céline Béraud (sociologue, directrice d’études à l’EHESS).

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Dans les coursives de la maison d'arrêt d'Agen, Philippe Quicray croise un détenu non loin de la bibliothèque : "c'est une bonne lecture!" Le détenu en question, Danut, tient une Bible dans ses mains. "C'est une édition spécialement pour les prisons, que nous avons faite les protestants" explique Philippe Quicray, aumônier catholique. Il intervient dans la maison d'arrêt d'Agen, pour organiser des offices ou s'entretenir avec les détenus qui en font la demande, comme Edouard :

Que ce soit à la maison d'arrêt d'Agen ou ailleurs dans tous les établissements pénitentiaires de France, les aumôniers sont ceux qui accompagnent les détenus qui le souhaitent dans leur pratique du culte. C'est une garantie d'abord de la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais aussi de la loi pénitentiaire de 2009 selon laquelle "les personnes détenues ont droit à la liberté d'opinion, de conscience et de religion" et peuvent "exercer le culte de leur choix". Cela veut dire assister à des office et des fêtes religieuses, et pouvoir s'entretenir avec un ou plusieurs aumôniers. Manuel est en détention depuis neuf mois, il a demandé cette aide spirituelle pour le culte protestant.

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"Les aumôniers sont démunis"

En détention, la religion peut donc apporter autre chose, une respiration, en complément du suivi psychologique ou des services pénitentiaire d'insertion et de probation. Elle peut même ouvrir la voie à un changement de vie radical. C'est ce qui s'est passé pour Yannis Gautier. Incarcéré plusieurs fois par le passé, il est désormais pasteur et au service des détenus : "J'ai réalisé en lisant la Bible que je pouvais être une autre personne. (...) Croiser un aumônier, avoir ces temps d'écoute, c'est essentiel. Il avait une présence apaisante pour moi. " Libéré provisoirement, il se réinsère dans la société et est condamné trois ans plus tard à une peine de sursis. Il devient ensuite pasteur, puis arrive un élément déclencheur qui le ramènera vers les prisons : "Mon frère se fait assassiner. En portant son cercueil, je réalise que la différence entre lui et moi se résume à un choix. J'ai choisi de me tourner vers Dieu, lui a décidé de continuer à dériver. Des gars comme moi, comme mon frère, il y en a partout en prison. Je n'avais pas l'esprit revanchard mais je me suis senti investi d'une mission : celle d'aller partager mon témoignage". Selon lui, les aumôniers manquent de reconnaissance : "Tellement de gens de réinsèrent et ne récidivent pas grâce aux aumôniers! Mais les aumôniers sont démunis."

Ancien détenu, Yannis Gautier est aujourd'hui pasteur intervenant en prison.
Ancien détenu, Yannis Gautier est aujourd'hui pasteur intervenant en prison.
© Radio France - Laura Dulieu

Yannis Gautier : "Je n'avais pas l'esprit revanchard mais je me suis senti investi d'une mission"

7 min

Une mission parlementaire sur les aumôneries pénitentiaires

Donner aux aumôneries les moyens de fonctionner : c'est tout l'enjeu de la mission parlementaire confiée en août dernier à Bruno Questel, député de la majorité. Pour cela, il y a selon lui des déséquilibres qu'on ne peut pas ignorer : "On a, parce que c'est le sens de l'Histoire, un nombre important d'aumôniers catholiques, et un nombre important de détenus qui se déclarent de confession musulmane, notamment en milieu urbain. Cela oblige certains aumôniers à travailler la nuit, à faire beaucoup de déplacements." Dans son rapport qui sera rendu le 30 mars, le député proposera entre autres de professionnaliser la fonction d'aumônier en prison.

Il n'y a pas de statistiques en France sur les différentes religions de la population carcérale. Concernant les musulmans, le seul chiffre de l'administration pénitentiaire est celui des détenus qui font la demande d'un plateau repas spécial pour le ramadan. Cela concerne environ un quart des personnes incarcérées. En revanche, pour les aumôniers, les chiffres sont connus : les chrétiens sont largement majoritaires. Soutenus par leurs organisations respectives (diocèses, fédérations...), ils sont pour la plupart bénévoles. Ce n'est pas le cas des aumôniers musulmans, qui sont aussi moins nombreux. Ils étaient 231 en 2018, contre 720 aumôniers catholiques et 361 protestants.

Ce manque d'effectifs et de moyens se ressent au quotidien. Mohammed Kahouadji est imam et aumônier musulman à Caen, à la maison d'arrêt et au centre pénitentiaire. Il explique devoir bien souvent payer de sa poche les objets de culte : "Je dois aller faire des achats jusqu'à Paris, ça peut me revenir jusqu'à 150, 200 euros par mois." Imam cinq jours sur sept et père de quatre enfants, il intervient quand même en prison sur ses jours de congés, à cause du manque d'effectifs. "Les musulmans ne veulent pas faire ça, ce n'est pas un métier, il n'y a pas de reconnaissance de l'Etat".

Des formations théologiques inégales

Depuis 2017, les aumôniers indemnisés ont l'obligation de passer un diplôme universitaire sur la laïcité. Quant à la formation religieuse, l'Etat ne peut évidemment pas l'assurer mais il existe des universités de théologie pour les chrétiens, tandis que les musulmans doivent pour la plupart se former à l'étranger. Mohamed Loueslati, l'aumônier national pour le culte musulman, le regrette. "Il n'y a pas de formation en France. J'essaye donc de recruter des personnes qui ont fait leurs études par exemple au Maroc, mais j'ai beaucoup de mal". Les aumôniers étant seulement indemnisés, ils doivent forcément travailler en parallèle, et ne peuvent donc donner que quelques heures à peine par semaine. "Les besoins sont immenses, mais je travaille à un niveau artisanal."

Mohamed Loueslati est l'aumônier national pour le culte musulman.
Mohamed Loueslati est l'aumônier national pour le culte musulman.
© Radio France - Laura Dulieu

Un statut précaire qui défavorise les aumôniers musulmans

La question du statut est le principal point de tension dans le fonctionnement des aumôneries. Les aumôniers indemnisés ne sont pas salariés de l'administration pénitentiaire, ils sont considérés comme intervenants extérieurs et sont donc indemnisés. Autrement dit, ils sont imposables, mais ne cotisent ni au chômage, ni à la retraite. Ce mode de rémunération pose donc de gros problèmes de recrutement aux musulmans mais aussi des lourdeurs de fonctionnement pour les autres cultes. Bruno Lachnitt est l'aumonier national catholique. Dans cette aumônerie, la plupart des aumôniers sont bénévoles, et les indemnités sont reversées au diocèse qui les redistribue pour les frais de déplacement ou les objets cultuels. Il y a donc beaucoup de "déperdition d'énergie" avec ce système, "pas complètement satisfaisant" selon Bruno Lachnitt. Pour autant, il met en garde contre une professionnalisation des aumôniers : "il y a la question d'être salarié, et d'être salarié par qui : en terme de crédibilité, venir en tant que bénévole est important pour les détenus. Etre payé par l'administration qui contraint les personnes détenus, ce n'est pas innocent. Il ne faudrait pas que la résolution d'un problème pour les uns crée un problème pour les autres."

Bruno Lachnitt est l'aumônier national pour le culte catholique.
Bruno Lachnitt est l'aumônier national pour le culte catholique.
© Radio France - Laura Dulieu

Pourtant, malgré l'augmentation constante du budget alloué aux aumôneries depuis 2012 (particulièrement à l'aumônerie musulmane), ce sont bien les aumôniers musulmans qui continuent de rencontrer le plus de difficultés, précisément à cause de ce statut. Ahmed El Addad est aumônier au centre pénitentiaire de Caen en Normandie. depuis 2011. Pendant longtemps, il a cumulé travail de nuit et visites en prison la journée. Après des ennuis de santé, il est désormais au chômage, grâce auquel il se rend toute la semaine en détention, tout en cherchant du travail. "Ce sont des indemnités ! Donc si je tombe malade, la CAF me dit "je m'en fiche". Je cherche donc du travail, je passe des entretiens. Si demain être aumônier devient un métier, j'arrête mes recherches et je deviens aumônier! J'aime ce que je fais."