Aux États-Unis, les élections de mi-mandat 2022, enjeu crucial en Géorgie
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat 2022, enjeu crucial en Géorgie ©Radio France - Valérie Cantié
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat 2022, enjeu crucial en Géorgie ©Radio France - Valérie Cantié
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat 2022, enjeu crucial en Géorgie ©Radio France - Valérie Cantié
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Les élections de mi-mandat qui renouvellent l’intégralité de la Chambre des représentants, un tiers du Sénat, 36 gouverneurs et de nombreux procureurs, auront lieu le 8 novembre. Premier scrutin depuis l'invasion du Capitole, ces "midterms" sont cruciales en Géorgie, État le plus scruté cette année.

Avec
  • Ludivine Gilli docteure en histoire, spécialiste des États-Unis

"Nous allons reprendre l’Amérique", promet Donald Trump à ses fidèles. "Et surtout, en 2024, nous allons reprendre notre magnifique Maison Blanche". L’ancien président, qui n’a jamais reconnu sa défaite à la présidentielle de 2020, sillonne le pays à l’approche des élections de mi-mandat. Il espère qu’elles porteront au pouvoir des gouverneurs et responsables locaux entièrement acquis à ses idées… Et que les Démocrates perdront leur majorité au Congrès.

Le président Joe Biden, dont la cote de popularité au plus bas, sait bien que la suite de son mandat est suspendue à ce scrutin du 8 novembre, et lui aussi jette ses dernières forces dans la bataille. Il se pose en défenseur des classes populaires et en garant de la démocratie. Et après l’annulation par la Cour suprême de l’arrêt qui garantissait le droit à l’avortement, il promet d’inscrire l’IVG dans la loi fédérale dès janvier. Mais les ménages américains sont surtout préoccupés par l’inflation galopante et sont sensibles au thème de l’insécurité, cher aux Républicains.

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À quelques jours de l’échéance électorale, les "Swing States", ces États clés au vote indécis, sont particulièrement scrutés. À commencer par la Géorgie, 10 millions d'habitants, où Joe Biden a été élu en 2020 après plusieurs décennies de domination républicaine.

À l’image du pays, la campagne y est tendue, et même agressive.

Notre invitée, Ludivine Gilli, docteure en histoire urbaine, spécialiste des Etats-Unis et directrice de l'observatoire Amérique du Nord de la Fondation Jean Jaurès.

L'État de Géorgie est à l'image des États-Unis de 2022 : partagé, voire déchiré. L'ambiance à l'approche de ces élections de mi-mandat y est électrique. Les panneaux électoraux envahissent les rues, les campagnes. Et toutes les occasions sont bonnes pour évoquer les sujets les plus clivants.

L'avortement au cœur de la campagne

En pleine campagne électorale en Géorgie, toutes les occasions sont bonnes pour évoquer le sujet le plus sensible du moment : l’avortement. Il n’est plus protégé au niveau national, et chaque État peut avoir sa propre loi en la matière. La Géorgie a très vite dégainé la sienne… Ici, interdit d’avorter après six semaines de grossesse.
À la fête foraine locale, des militants contre l’interruption de grossesse tiennent le stand de leur église, entre le balltrap et les barbes à papa.
Des poupons en plastique sont étalés sur la table pour convaincre les passants qu’un fœtus de quelques jours à déjà une forme humaine.

A la fête foraine du comté de Floyd en Géorgie (USA) un stand anti-avortement avec des poupons censés représenter les fœtus.
A la fête foraine du comté de Floyd en Géorgie (USA) un stand anti-avortement avec des poupons censés représenter les fœtus.
© Radio France - Valérie Cantié

Cindy et Jenny, deux retraitées, assurent la permanence.

"Ce sont les stades de la grossesse. À trois mois, ils ressemblent à des bébés, à de vrais bébés qui vont naître, simplement ils sont plus petits. Et surtout, nous espérons qu'en voyant ce bébé, les jeunes gens réaliseront que presque le lendemain de la conception, ils ressemblent déjà à des petits bébés, qu'ils sont en vie, qu'ils sont réels, et qu'ils ont besoin d'être aimés."

Dans le camp opposé, le planning familial et l'association pro-choix NARAL s'investissent également beaucoup dans cette campagne. Le planning familial a versé quelque 50 millions de dollars dans neuf États cette année. C'est un record. La plus grosse somme est allée à la Géorgie.

Spots de campagne, porte-à-porte, stands lors d'évènements festifs comme la Marche des Fiertés d'Atlanta le 9 octobre.

Midterms : Alicia Stallworth tient le stand du mouvement pro-choix NARAL à la Marche des Fiertés d'Atlanta en Géorgie
Midterms : Alicia Stallworth tient le stand du mouvement pro-choix NARAL à la Marche des Fiertés d'Atlanta en Géorgie
© Radio France - Valérie Cantié

"A six semaines, la plupart des femmes ne savent même pas qu'elles sont enceintes, donc cette loi n'est rien d'autre qu'une interdiction totale de l'avortement ! C'est pour ça que NARAL s'engage à être de partout, pour parler à tous ceux à qui l'on peut parler, à mobiliser nos plus de 85 000 membres" dit Alicia Stallworth, directrice de campagne du mouvement pro choix Naral en Géorgie.

Midterms : à la Marche des Fiertés d'Atlanta, ce militant démocrate encourage les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales
Midterms : à la Marche des Fiertés d'Atlanta, ce militant démocrate encourage les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales
© Radio France - Valérie Cantié

Les Géorgiens très attachés au port d'arme

En Géorgie, la loi autorise quiconque de porter une arme à la ceinture, qu'elle soit visible (open carry) ou sous un vêtement (concealed carry).

Dans cet État du sud, le sacro-saint 2e amendement de la Constitution est constamment cité par les interlocuteurs. Il affirme « une milice organisée étant essentielle à un état libre, le droit du peuple à garder et à porter des armes ne peut être enfreint » fin de citation. Autant dire que chaque Américain l’interprète à sa manière.

États-Unis : la défense du port d'armes, l'un des principaux thèmes de campagne des midterms dans l'État de Géorgie
États-Unis : la défense du port d'armes, l'un des principaux thèmes de campagne des midterms dans l'État de Géorgie
© Radio France - Valérie Cantié

En Géorgie, 1 600 personnes meurent chaque année par arme à feu, et 4 500 sont blessées. L’État de Géorgie occupe la neuvième place pour la violence par arme à feu. Ici, la grande majorité des citoyens chasse, s'entraîne au tir, et les armureries sont la sortie familiale du samedi matin, comme chez  Appalachian Gun Range, à Jasper, dans les montagnes géorgiennes.

Midterms : en Géorgie, le shérif Jeff Watson a accueilli devant une armurerie le gouverneur républicain en campagne électorale Brian Kemp
Midterms : en Géorgie, le shérif Jeff Watson a accueilli devant une armurerie le gouverneur républicain en campagne électorale Brian Kemp
© Radio France - Valérie Cantié

Le port d’armes est si essentiel ici que le gouverneur républicain Brian Kemp, prévoit un stop dans une armurerie, avec son bus de campagne, accompagné de sa famille, et part à la rencontre des électeurs.

Midterms : le gouverneur de Géorgie Brian Kemp et son épouse en visite de campagne électorale dans une armurerie
Midterms : le gouverneur de Géorgie Brian Kemp et son épouse en visite de campagne électorale dans une armurerie
© Radio France - Valérie Cantié

Le gouverneur républicain Brian Kemp est très populaire dans la Géorgie rurale, et remet son siège en jeu, face à la figure du parti démocrate Stacey Abrams. Brian Kemp est donné largement dans les sondages.

Le shérif Watson du comté de Taylor, un petit comté rural de 9 000 habitants, ne tarit pas d'éloge à son égard :

"Dans ce comté, on est très fier du gouverneur Kemp, car ici on aime chasser, on est attachés à nos armes, nos munitions, on aime tirer, on pense que le second amendement est en jeu lors de cette élection."

Des républicains tiraillés entre trumpisme et conservatisme traditionnel

Brian Kemp est une figure républicaine qui s'est opposée à Donald Trump lors de sa contestation de l'élection présidentielle. Il a d'ailleurs remporté l'investiture du parti républicain lors d'une primaire face à un candidat soutenu par Donald Trump. Mais ne nous y trompons pas : la Géorgie ne résiste pas entièrement aux sirènes trumpistes, loin de là. D'ailleurs le candidat trumpiste perdant de la primaire a annoncé qu'il appellerait à voter Kemp lors de ces midterms.

Le parti des républicains est déchiré depuis la présidence Trump, avec des politiciens conservateurs conscients de leur fragilité due à l'émergence de candidats complotistes, populistes et trumpistes peu expérimentés.

Carla (65 ans) et sa fille Sara (43 ans) vivent à Rome en Géorgie, et sont actives au sein du parti républicain local.
Carla (65 ans) et sa fille Sara (43 ans) vivent à Rome en Géorgie, et sont actives au sein du parti républicain local.
© Radio France - Valérie Cantiè

Carla et Sara ont toujours voté républicain. Mère et fille restent attachées aux valeurs conservatrices de leur parti, mais elles ont succombé ces dernières années aux messages de Donald Trump, même si elles ne portent pas de casquette rouge "Make America Great Again".

Carla, âgée de 65 ans, tient parfois la permanence du Parti républicain du comté, alors que sa fille Sara, elle, assiste aux conférences des femmes républicaines.

"Le parti républicain représente mieux ce que je souhaite pour mon pays. Moins d'implication du gouvernement fédéral, et plus de liberté des États. En 2020, j'ai constaté que beaucoup de valeurs qui font l'Amérique ont été remises en cause, et ça m'a alarmée. C'est pour ça que j'ai voulu m'impliquer" analyse Carla.

La Georgie a voté démocrate en 2020. Joe Biden a obtenu un peu plus de 11 000 voix d’écart sur Donald Trump. Mais c’est en Géorgie que l’équipe Trump a le plus contesté les résultats du scrutin présidentiel. Au final, les enquêtes ont montré qu’il n’y avait eu aucune fraude électorale.

Pourtant encore aujourd’hui, de nombreux trumpistes, emmenés par le mouvement complotiste d’extrême droite Qanon, et l’élue à la chambre des représentants, Marjorie Taylor Greene, contestent toujours cette élection. Taylor Greene, qui continue de proférer des fausses informations, et qui soutient les violences commises lors de l'assaut du Capitole.

Sara s'est laissée convaincre :

"Je vote, car j'estime que c'est important. Mais j'ai peur que ma voix ne soit pas prise en compte. Il y a de nombreuses preuves que nos voix n'ont pas été comptabilisées en 2020, qu'on a transporté des caisses entières de bulletins pour Biden", affirme Sara, 43 ans. Lorsqu'on lui demande d'où elle tient ses informations, Sara balaye les doutes d'un revers de main : "Il y a des preuves, mais ils ne veulent pas pousser les investigations plus loin", élude-t-elle.

Les investigations ont démontré qu'aucune fraude électorale n'a eu lieu pendant ce scrutin de 2020, et l'élection de Joe Biden a été validée.

Marjorie Taylor Greene, elle, continue de remettre en cause le résultat de la présidentielle. Et elle a de fortes chances d'être réélue cette année dans le comté de Floyd, au siège à la Chambre des représentants. Son programme ?

"Abattre le socialisme", c'est-à-dire Joe Biden et les démocrates, comme elle l'affirme dans ce clip de campagne :

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Avec Freedom, les Afro-Américains veulent vivre en toute sécurité

C'est en Géorgie que Martin Luther King est né et a vécu toute son enfance.

C'est aussi en Géorgie que le jeune jogger afro-américain Ahmaud Arbery a été tué par balles par trois racistes blancs en 2020.

Ce drame, survenu après la mort de George Floyd dans le Minnesota, a bouleversé la communauté noire,

Affiche murale en hommage à George Floyd à Atlanta, en Géorgie (États-Unis)
Affiche murale en hommage à George Floyd à Atlanta, en Géorgie (États-Unis)
© Radio France - Valérie Cantié

Un groupe de familles Afro-Américaines a alors voulu réagir, non pas en manifestant mais en créant une ville d'un genre nouveau. Le projet Freedom, serait une commune de 2 000 habitants habitées par des noirs, gérée par des noirs ou tout défenseur de l'égalité. 25 familles noires issues de la classe moyenne supérieure ont acquis des terrains à Toomsboro, à 200 kilomètres au sud-est d’Atlanta. A l'heure du mouvement Black Lives Matter, le projet Freedom est né.

Midterms : Ashley Scott est agent immobilier, à l'origine du projet Freedom, une ville pour les Afro-Américains
Midterms : Ashley Scott est agent immobilier, à l'origine du projet Freedom, une ville pour les Afro-Américains
© Radio France - Valérie Cantié

Il consiste en 225 maisons, environ 150 appartements séniors, 13 fermes, des troupeaux bovins et ovins, des potagers, des arbres fruitiers, et une centrale de panneaux solaires qui produira 40 mégawatts d'électricité.

Ashley Scott est agent immobilier, cofondatrice du projet :

"On propose une solution. Tout le monde parle des problèmes, se plaint, critique, dénonce le capitalisme, le racisme, l’oppression, les inégalités et les injustices systémiques. Donc nous pensons qu’il est temps d’arrêter de se plaindre, et de construire quelque chose de nouveau."

L'idée est de permettre aux habitants noirs de se réapproprier des terres, la production agricole, et de gérer toute la chaîne alimentaire, du producteur au consommateur. "Et de vivre en sécurité".

Un État en pleine mutation

Rahul Bali est journaliste à W.A.B.E radio, la radio publique du groupe NPR à Atlanta. Il couvre la politique géorgienne depuis une vingtaine d’années.

"Quand la Géorgie est passée de démocrate à républicaine ça a été très rapide. Cette fois, quand elle est repassée de républicaine à démocrate , ça a pris beaucoup de temps, plusieurs années.
Tout le monde me demande ce qui se passe . "Que se passe-t-il ? Quel candidat va l’emporter ? C’est comment de couvrir ces candidats en Géorgie ?"

Selon lui, difficile d'affirmer que la Géorgie reste républicaine, ou que la Géorgie est devenue démocrate, c’est impossible à dire quand on voit les chiffres, la démographie.

Rahul Bali, journaliste politique à la radio publique d'Atlanta, se dit incapable de prévoir l'issue du scrutin du 8 novembre dans une Géorgie en mutation
Rahul Bali, journaliste politique à la radio publique d'Atlanta, se dit incapable de prévoir l'issue du scrutin du 8 novembre dans une Géorgie en mutation
© Radio France - Valérie Cantié

"Les gens se sont installés ici pour travailler dans les nouvelles technologies, dans l’industrie du cinéma, il y a tellement de nouveaux arrivants ! Cet État est en train de changer, et cette élection est importante bien sur pour savoir qui l’emporte, mais aussi pour avoir une idée plus précise de ce à quoi ressemble l’électorat de la Géorgie d’aujourd’hui et de demain."

Cultures Monde
59 min

Pour aller plus loin

Ludivine Gilli,  "La révolution conservatrice aux Etats-Unis" aux éditions de l'Aube.

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