Le Caire compte parmi les dix villes les plus peuplées au monde
Le Caire compte parmi les dix villes les plus peuplées au monde
Le Caire compte parmi les dix villes les plus peuplées au monde ©AFP - Amir MAKAR / AFP
Le Caire compte parmi les dix villes les plus peuplées au monde ©AFP - Amir MAKAR / AFP
Le Caire compte parmi les dix villes les plus peuplées au monde ©AFP - Amir MAKAR / AFP
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Résumé

Alors que sa "nouvelle capitale administrative" sort des sables à l'est du Caire, le président égyptien mène en parallèle de vastes chantiers pour refaçonner la mégalopole égyptienne de plus de 20 millions d'habitants.

avec :

Agnès Deboulet (Urbaniste, enseignante à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de la Villette).

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Apparu il y a quelques mois en haut à droite des écrans de télévision, le mot-dièse el goumhoureya elgedida (la nouvelle république, en français) semble installé pour durer. Ce slogan court et efficace, le président Abdel Fattah Al-Sissi le répète à longueur de discours, censé illustrer son action politique marquée par une frénésie de construction.

Le maréchal devenu raïs à la faveur d’un coup d’État le 3 juillet 2013 n’a de cesse de légitimer sa prise de pouvoir face au "chaos révolutionnaire" initié par le soulèvement de la place Tahrir en janvier 2011.

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Cette "nouvelle république" en construction s’incarne dans un projet monumental qui émerge actuellement des sables : la nouvelle capitale administrative. À 70 km à l’est de la place Tahrir, épicentre de la révolte qui renversa son prédécesseur Hosni Moubarak, le nouveau maître de l’Égypte met en scène sa puissance.

Si la nouvelle capitale administrative doit abriter plus de 6 millions d’habitants. Seuls les Égyptiens les plus riches pourront côtoyer les institutions du pouvoir. Les prix des logements y sont en effet prohibitifs pour la majorité des citoyens qui vit sous le seuil de pauvreté.

C’est bien là le nœud de la crise égyptienne du logement : une production inadaptée à la demande. L’Égypte a le plus fort taux de construction de logements au monde (en rapportant le nombre de mise en chantier par an au nombre d’habitants). Des millions d’Égyptiens vivent pourtant dans des habitations insalubres, qu’il s’agisse d’immeubles non raccordés à l’eau potable ou sur le point de s’effondrer.

Ces quartiers dits informels, agglomérats denses de tours de briques ocres, concentrent près de 70% de la population du Caire. Depuis 2014, un programme vise à les réhabiliter. Comprendre : les détruire et transférer leurs habitants à la périphérie du Caire. Plus de 10 ans après la révolution de 2011, le président Al-Sissi rêve d'une capitale où l'ordre règne à nouveau.

Grand Reportage au Caire de Martin Roux, notre correspondant en Égypte

Invitées de ce Grand reportage : Agnès Deboulet, sociologue spécialiste de l'urbain professeure à l'université Paris 8 et directrice du Centre d’Études et de Documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) du Caire et Laura Monfleur, doctorante en géographie et spécialiste des espaces publics au Caire

Au pied des pyramides de Gizeh, le quartier de Nazlet El Semman doit être démoli et 4800 familles expulsées
Au pied des pyramides de Gizeh, le quartier de Nazlet El Semman doit être démoli et 4800 familles expulsées
© AFP - Amir MAKAR / AFP

Des familles délogées et des heurts avec la police et l'armée

Au pied du plateau des pyramides de Gizeh, face au Sphinx, les voyageurs se voient proposer papyrus, statuettes et souvenirs de toutes sortes. Au delà de l'attraction touristique, Nazlet El Semman, est un quartier populaire menacé de destruction. Tout proche d'ici, le futur Grand musée égyptien est en travaux. L'ensemble de la zone est appelée à être transformée pour accueillir des installations hôtelières et de loisir.

À Nazlet El Semman, les démolitions et les expulsions ont débuté en 2019. Elles se sont poursuivies en août 2021. En tout, près de 4 800 familles devront être relogées.

Nous habitons à Nazlet El Semman depuis des générations. Toutes nos activités dépendent du tourisme. C’est pour cela que nous sommes profondément attachés au plateau des pyramides et du sphinx. C’est notre seul gagne-pain. Nous ne connaissons pas d’autres métiers que ceux du tourisme, explique un habitant du quartier.

Une centaine de familles ont déjà été délogées au cours des premières démolitions. Des heurts ont alors éclaté avec la police et l'armée. "Des jeunes ont jeté des pierres et des briques sur les forces de l’ordre qui ont riposté avec des gaz lacrymogènes. Mais ces affrontements ont été très rapides. Les gens qui se sont opposés ont été arrêtés", relate ce résident. Seule option : renoncer à son logement pour un appartement de location, ailleurs.

À Nazlet El Semman, au pied des pyramides, les démolitions ont débuté en 2019
À Nazlet El Semman, au pied des pyramides, les démolitions ont débuté en 2019
- Photos prises par des habitants du quartier

Cet homme pourrait être le prochain sur la liste des expulsés. Depuis trois ans, il vit dans l'incertitude. Avec d'autres familles de Nazlet El Semman, il a porté plainte devant le Conseil d’État contre l’ordre de démolition.

Si j’obtiens des compensations suffisantes, je quitterai ma maison. Mais d’autres familles disent que même pour un million de livres égyptiennes le mètre carré, elles ne s’en iraient pas. Qu’ils nous tuent, qu’ils démolissent ces immeubles avec nous à l’intérieur ! Ces gens aiment leur quartier. Et ils ont l’expérience d’avoir affaire à des touristes de nombreuses nationalités. Pourquoi le développement du quartier ne se ferait pas avec eux, en coopération avec le gouvernement ? Ce sont des êtres humains, pas des pierres.

"on transforme le plus grand bidonville du Caire en petite Dubaï", selon les termes d'un journal égyptien
"on transforme le plus grand bidonville du Caire en petite Dubaï", selon les termes d'un journal égyptien
- Photo publiée sur la page Facebook du constructeur

En plein centre-ville du Caire, entre le Nil et la place Tahrir, une dizaine de tours de 18 étages sont en construction. Cet ensemble comprendra des bureaux, des logements et un centre commercial. Au début des travaux, un journal privé égyptien écrivait : "On transforme le plus grand bidonville du Caire en petite Dubaï".

Cette parcelle idéalement située se nomme le Triangle Maspero. C'était un quartier dit informel, semblable à Nazlet El Semman. Il a été rasé en 2018, ses habitants expulsés en échange de compensations dérisoires, d'un logement très éloigné ou d'un appartement dans ces tours en construction mais à un prix élevé. Ceux qui ont tenté de s'opposer aux démolitions ont été délogés de force. Car ce quartier représentait l'une des priorités du gouvernement dans le cadre de son objectif, fixé par le président Al-Sissi en juin 2016, d'éliminer entièrement l'habitat informel.

Le Triangle Maspero en cours de démolition en 2018
Le Triangle Maspero en cours de démolition en 2018
© Radio France - Martin Roux
Les derniers immeubles continuent d'être occupés au milieu des gravats, 2018
Les derniers immeubles continuent d'être occupés au milieu des gravats, 2018
© Radio France - Martin Roux

Les zones dites informelles sont des quartiers que les habitants ont construits eux-mêmes. Ce n’est pas planifié avec des infrastructures appropriées, des normes, des routes ou suivant un plan cadastral. Tout émane des résidents qui ont créé leur propre environnement. Ce développement urbain est devenu un phénomène entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1970. À cette époque, la centralité du Caire s’impose. Toutes les opportunités sont ici et la ville agit comme un aimant, explique Ahmed Zaazaa, architecte-urbaniste et chercheur.

70% de la population du Caire dans les quartiers informels

Selon ce spécialiste, près de 70% de la population du Caire vit aujourd'hui dans ces quartiers. 70% d’environ 23 millions d’habitants. "La surface de ces quartiers informels ne constitue que 12% de la surface totale du Caire. Donc cette petite portion de la ville abrite la grande majorité de la population," poursuit le chercheur, également cofondateur du bureau d'étude 10 Tooba, engagé dans des modes de développement participatif pour les quartiers populaires.

Les démolitions qui ont eu lieu ces dernières années résultent de différentes raisons, certaines sont motivées par l’investissement comme le cas du Triangle Maspero. D’autres démolitions ont été menées pour élargir des routes et orienter les infrastructures en direction de la nouvelle capitale. Entre 2013 et 2021, autour de 15 000 bâtiments ont déjà été démolis. Toute la ville de Beyrouth contient 18 000 bâtiments. Donc c’est presque l’équivalent de Beyrouth qui a été détruit.

Pour Ahmed Zaazaa, la direction est claire : "gentrifier l'intérieur de la ville et permettre aux riches de récupérer ces espaces."

Une partie des habitants expulsés sont relogés à Asmarat, un ensemble de logements sociaux d'environ 18 000 appartements inauguré en 2016. Il se situe aux marges de la capitale égyptienne, à la lisière du désert. Il existe d'autres ensembles comme celui-ci mais Asmarat est le plus vaste et fait figure de modèle : rues larges, quadrillées, immeubles similaires et alignés. En somme, l'antithèse du désordre des quartiers informels.

Nombre de familles expulsées se retrouvent à Asmarat, plus grand ensemble de logements sociaux
Nombre de familles expulsées se retrouvent à Asmarat, plus grand ensemble de logements sociaux
© Radio France - Martin Roux

Installée depuis un an à Asmarat, une mère de deux enfants apprécie son nouveau lieu de vie. Elle croule cependant sous les factures. "Nous vivions avant sans payer de loyer ni d’électricité, seulement le gaz. Et j’ai l’impression que tout est plus cher ici. Je suis obligée de prendre un touk-touk pour aller à un marché plus abordable," regrette-t-elle.

Les pauvres relogés à la périphérie du Caire

Du jour au lendemain, elle a été expulsée de son logement à Ezbat Kheer Allah, un quartier informel du Caire.

Jusqu’au dernier jour, je ne savais absolument rien. Puis un matin, je les ai trouvés qui frappaient à ma porte. Ils m’ont dit : « Allez, on marque ta maison car demain on la rase. » Comme ça, par surprise. Alors, « Qu’est-ce que je fais ? Et mes affaires ? » Ils m’ont dit : « Prends seulement ce à quoi tu tiens car c’est pour demain ou après-demain maximum. » Le lendemain matin ils frappaient de nouveau à ma porte pour me dire « rassemble vite tes affaires, on démolit tout de suite ! » C’était dur. On t’expulse de là où tu vis sans prévenir, tu plies bagages en vitesse sans savoir où tu vas. On ne nous disait absolument rien.

À Asmarat, il lui faut désormais plus d'une heure pour se rendre au travail. Mais plus que tout, elle souffre de vivre éloignée de ses proches restés dans son ancien quartier.

La plus haute tour du centre d'affaires de la "nouvelle capitale" culminera à 350 mètres, janvier 2022 (tirage argentique)
La plus haute tour du centre d'affaires de la "nouvelle capitale" culminera à 350 mètres, janvier 2022 (tirage argentique)
© Radio France - Martin Roux

Le pouvoir prévoit de s'isoler dans une "nouvelle capitale"

À des kilomètres d'Asmarat, un autre projet lancé par le président Al-Sissi doit modifier la carte de la mégalopole égyptienne. La "nouvelle capitale administrative" sort actuellement des sables à l'est du Caire, construite sur une surface de 750 km2, soit la taille de Singapour. À une cinquantaine de kilomètres du centre-ville et de la place Tahrir, elle doit accueillir les institutions du pouvoir. Les autorités promettent de déplacer, à terme, 6 millions d'habitants vers cette ville nouvelle.

Un monorail doit relier le Caire à la "nouvelle capitale administrative", janvier 2022 (tirage argentique)
Un monorail doit relier le Caire à la "nouvelle capitale administrative", janvier 2022 (tirage argentique)
© Radio France - Martin Roux

Estimé en 2015 à 45 milliards de dollars puis à 58 milliards en 2019, ce projet immobilier est entièrement financé par les promoteurs et les investisseurs, assure le porte-parole de la société aux manettes, Khaled El Husseini.

Le président a annoncé que les ministères du logement et de la défense établiraient une société qui serait propriétaire des terrains, et ainsi entièrement responsable de ce projet. À l’origine, il y avait une base militaire ici que nous avons déplacée, c’est pour cela que l’armée est partenaire de ce projet. Nous avons ensuite invité les investisseurs et les promoteurs à nous acheter des parcelles pour qu’ils débutent les travaux d’infrastructures.

Sur le trajet de la future "capitale", un quartier historique défiguré

Si le succès de cette future capitale administrative, notamment pour désengorger le centre du Caire, est encore incertain. Un résultat est déjà tangible : le quartier historique d'Héliopolis, situé à l'est du Caire, sur le trajet de la "nouvelle capitale", est défiguré. Fondé au début du XXe siècle, réputé pour son style architectural éclectique et sa qualité de vie, il est aujourd'hui traversé par de larges voies rapides.

Des centaines d'arbres presque centenaires ont été arrachés à Héliopolis pour élargir les routes vers la "nouvelle capitale"
Des centaines d'arbres presque centenaires ont été arrachés à Héliopolis pour élargir les routes vers la "nouvelle capitale"
© AFP - Mohamed el-Shahed / AFP

Le tram et les autres transport en commun ont été retirés, nous avons aussi perdu l'une des caractéristique d'Héliopolis de pouvoir circuler en vélo ou à pied. Entre août 2019 et février 2020, près de 400 km2 d'espaces verts ont été supprimés, déplore Choucri Asmar, le président de l'association de défense du patrimoine d'Héliopolis

En six mois, début 2020, onze autoponts ont été construits à Héliopolis. "C'est comme une chirurgie catastrophique dans la ville", dénonce Choucri Asmar. Ces ponts sont planifiés directement entre la présidence de la République et l'organisme d’ingénierie des forces armées. C'est donc uniquement grâce à la mobilisation sur les réseaux sociaux que les Héliopolitains sont parvenus, de rares fois, à s'opposer à ces constructions. Ailleurs dans la capitale égyptienne, la Cité des morts, une vaste nécropole fondée au 7e siècle, a elle aussi été partiellement détruite pour élargir des routes (ci-dessous : Reportage France Culture du 4 janvier 2022).

Le reportage de la Rédaction

4 min

Les promesses de la "nouvelle capitale" valent-elles toutes ces transformations irréversibles ? Depuis les années 1970, huit nouvelles villes ont été établies autour du Grand Caire. Elles ne concentrent que 6% de la population de la mégalopole. "C'est une faillite", juge l'économiste David Sims, l'auteur de Egypt's Desert Dreams, une analyse de 60 ans de projets égyptiens pour conquérir le désert.

Le taux d'occupation de ces villes nouvelles ne dépassent pas les 30%. Car le but n'est autre que d'investir. "Si la bulle spéculative cesse, ce sera un désastre. Et cette situation va être dupliquée dans la Nouvelle capitale", prévient David Sims.

Rivaliser avec Dubaï

La Nouvelle capitale n'est pas un projet d'infrastructures ou spatial, c'est un symbole de la nouvelle Égypte et elle doit être d'une modernité au moins équivalente à Dubaï. Ce projet est trop lié à l'autorité et à la légitimité de l'État pour échouer.

Cependant, prévient l'expert, pour la remplir "il faudra cinquante ans et avant cela, d'autres problèmes et intérêts apparaîtront en Égypte".

Références

L'équipe

Annie Brault
Réalisation
Martin Roux
Journaliste