Comment enseigner la Shoah aujourd'hui ?

Pour préparer le concours de professeurs des écoles, des étudiants de Master 1 à Aix-en-Provence suivent une formation au Camp des Milles avec Olivier Vincent
Pour préparer le concours de professeurs des écoles, des étudiants de Master 1 à Aix-en-Provence suivent une formation au Camp des Milles avec Olivier Vincent ©Radio France - Catherine Duthu
Pour préparer le concours de professeurs des écoles, des étudiants de Master 1 à Aix-en-Provence suivent une formation au Camp des Milles avec Olivier Vincent ©Radio France - Catherine Duthu
Pour préparer le concours de professeurs des écoles, des étudiants de Master 1 à Aix-en-Provence suivent une formation au Camp des Milles avec Olivier Vincent ©Radio France - Catherine Duthu
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Le recours à des rescapés juifs de la Shoah, pratique presque impérative peut-il être contre-productif ? Si certains élèves y sont insensibles, si l'émotion peut en sidérer d'autres, comment dépasser une histoire personnelle pour replacer la Shoah dans un processus historique plus large ?

Fait rare : Vladimir Poutine s’est excusé, ce jeudi 5 mai 2022. Il a désavoué son chef de la diplomatie. Sergueï Lavrov avait affirmé qu’Adolf Hitler - comme le président ukrainien Volodymyr Zelensky  - avait du "sang juif".  Mais le président russe persiste à justifier l’invasion de l’Ukraine par le « génocide » qu’auraient orchestré dans le Donbass des "néo nazis" ukrainiens.   "Aucune guerre n'est comparable à la Shoah", a répondu cette semaine le Premier ministre israélien, "l'utilisation du génocide juif comme outil politique doit cesser immédiatement". En France, des propos d’Eric Zemmour avaient fait polémique en début d’année. Le candidat à l’élection présidentielle avait lui aussi réécrit l’Histoire, affirmant que "Vichy avait protégé les Juifs français" pendant l’occupation allemande. Instrumentalisation, confusion, ou preuve d’une ignorance effarante...Le port de l’étoile jaune par des manifestants anti-passe sanitaire – l’été dernier. Que l’on puisse banaliser un tel symbole, malgré tous les livres et films sur la Shoah, malgré tous les témoignages de rescapés des camps nazis, est-ce le signe que cette période de l’histoire est encore mal comprise, méconnue ? Ou est-ce le début de l’oubli ? Dans un sondage, de l'institut Schoen en 2020, un quart des moins de 38 ans disent ne pas avoir entendu parler de la Shoah. Alors 80 ans après les faits, - le temps d’une vie -, "Comment enseigner la Shoah aujourd’hui ?" C’est un reportage signé Catherine Duthu et réalisé par Jean-Francois Braun. 

Bientôt, il n'y aura plus un seul déporté. Les enfants, vous êtes mes petits messagers", confie Lili Leignel, rescapée et inlassable témoin de la Shoah

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Lili Leignel, déportée enfant aux camps de Ravensbrück et de Bergen-Belsen, raconte son parcours de déportée juive à des lycéens de Blois
Lili Leignel, déportée enfant aux camps de Ravensbrück et de Bergen-Belsen, raconte son parcours de déportée juive à des lycéens de Blois
© Radio France - Catherine Duthu

Seule sur la scène du cinéma "Les Lobis", à Blois, Lili Leignel se présente face aux élèves, sous son nom de jeune fille : Lili Keller- Rosenberg, le nom de sa mère en premier, pour rappeler celle qu'elle a tant aimée, celle qui a tenté de protéger ses trois enfants pendant leur déportation. Ces parents hongrois, qui avaient immigré en France dans les années 1920, voient les persécutions contre les juifs les rattraper à Roubaix, dans le Nord. Lili, presque 90 ans aujourd'hui, toute apprêtée dans une robe fleurie, raconte comment sa vie a basculé, quand elle avait 11 ans : le 27 octobre 1943, elle est arrêtée avec ses parents et ses deux petits frères. Le Nord et le Pas-de-Calais étant regroupés avec la Belgique sous commandement militaire nazi, la famille de Lili est détenue à Bruxelles puis internée au camp belge de Malines, l'équivalent de Drancy, en France. C'est par un wagon à bestiaux, surchargé, que le père est envoyé à Buchenwald. Lili, ses deux petits frères et leur mère arrivent au camp de Ravensbrück. 

Dans le camp de Ravensbrück, Lili côtoie des résistantes comme Geneviève de Gaulle ou la communiste Martha Desrumeaux. Toutes sont soumises à l'épreuve du froid, de la faim, du travail forcé, comme la réfection des routes. Les enfants restent dans les blocks, la journée, par peur des SS, accompagnés de leur chien. Ils tentent de passer le temps en tuant leurs poux. La toilette est un combat "pour la dignité", pour la mère de Lili Leignel, un acte de résistance en soi, face à la déshumanisation causée par les nazis.

En février 1945, nouveau départ forcé vers un autre camp de concentration, celui de Bergen-Belsen, désespérément surpeuplé, ravagé par la faim, l'épuisement et le typhus. Anne Frank et sa sœur Margot y ont d'ailleurs succombé. Les cadavres s'amoncellent, une odeur indescriptible saisit d'ailleurs les déportés avant même d'arriver à Bergen-Belsen. Lili et ses frères se désespèrent de voir leur mère tomber malade, atteinte à son tour du typhus, lorsque, le 15 avril 1945, les soldats Britanniques découvrent le camp de Bergen-Belsen.

Mais ce n'est pas la fin du calvaire pour Lili et ses frères. Le temps de soigner leur mère, les enfants sont séparés d'elle, rapatriés en France, hébergés à l'hôtel Lutetia, à Paris puis dans une famille d'accueil avant de rejoindre des oncle et tante, dans les Deux-Sèvres. Des retrouvailles de courte durée : la fratrie, mal en point, est placée par la Croix-Rouge dans un préventorium à Hendaye, afin de reprendre des forces. C'est là que leur mère, Charlotte, finit par les retrouver, elle qui ne pèse plus que 27 kg. La famille finit par regagner le Nord et découvre une maison pillée. Comment se reconstruire alors, sans le père, Josef, mort à Buchenwald ?

Lili Leignel, rescapée de la Shoah, nous reçoit dans sa maison à Lille
Lili Leignel, rescapée de la Shoah, nous reçoit dans sa maison à Lille
© Radio France - Catherine Duthu

Si Lili Leignel est aujourd'hui très écoutée, rencontrant jusqu'à 25 000 élèves par an, avant la pandémie, les témoignages des victimes de la Shoah ont mis du temps à se faire entendre.  En France, sur les 76 000 déportés juifs, près de 4 000 rescapés regagne notre pays en 1945 ; "une minorité dans la minorité", à côté des 80 000 déportés politiques et résistants,  ou des 950 000 prisonniers de guerre, comme l'écrit l'historien Olivier Lalieu,  co-directeur, avec Alexandre Bande et Pierre-Jérôme Biscarat du livre "Nouvelle histoire de la Shoah", édité chez Passés / Composés.

Lili Leignel l'assure : son témoignage a toujours été bien reçu par les élèves. Mais ce ne fut pas le cas de Marceline Loridan-Ivens. Cette cinéaste, écrivain, rescapée de la Shoah, morte en 2018, a dû faire face à des réactions hostiles d'élèves, comme elle le confiait au micro d'Alain Finkielkraut, dans Répliques, le 9 mai 2015, sur France Culture.

Confronté à des remarques antisémites de collégiens, Iannis Roder, professeur à Saint-Denis, a choisi d'entrer par la Shoah par les bourreaux et des archives nazies plutôt que par les témoins et l'émotion

Arrivé dans son collège à Saint-Denis, en région parisienne, dans les années 1990, Iannis Roder, professeur d'histoire géographie, avoue avoir eu une "vision un peu naïve", se disant que "l'émotion, qui allait ressortir des témoignages" qu'il allait faire entendre et des images qu'il allait montrer, "serait porteuse de sens". Mais il s'est vite aperçu que ce n'était pas le cas. Iannis Roder a été confronté à des problèmes d'antisémitisme, de concurrence mémorielle, victimaire, en classe. "Pour certains élèves, entendre parler de souffrance des Juifs était insupportable, au regard de ce qu'ils considéraient comme aussi important, des souffrances dont ils se sentaient les héritiers. La question était donc "comment faire comprendre la portée universelle du génocide ? que cette question ne touche pas que les Juifs mais l'humanité entière ?" C'est là que j'ai basculé dans une approche beaucoup plus politique : plutôt que d'entrer dans cette histoire par les témoins et l'émotion, j'ai choisi d'y entrer par les bourreaux", explique Iannis Roder. Celui qui est aussi responsable des formations au Mémorial de la Shoah, à Paris, a théorisé cette approche pédagogique et historique dans "Sortir de l'ère victimaire", paru chez Odile Jacob, et dont quelques pages peuvent être lues. Le professeur d'histoire géographie fait notamment travailler ses élèves de 3e sur des archives nazies, telles que le rapport du SS Karl Jäger, qui décompte et précise, en 1941, les actions menées par l'un des "Einsatzgruppen" - ces groupes mobiles de tueries, déployés par l'armée nazie sur le front Est, après le lancement de l'opération "Barbarossa". C'est un document clé de la Shoah dans les pays baltes et la Biélorussie, qui montre comment plus de 137 000 personnes ont été assassinées, presque toutes juives, dont un tiers d'enfants.

Le rapport Jäger fournit une comptabilité sanglante de l'assassinat de plus de 137 000 personnes en 5 mois, des Juifs en majorité, dont un tiers d'enfants
Le rapport Jäger fournit une comptabilité sanglante de l'assassinat de plus de 137 000 personnes en 5 mois, des Juifs en majorité, dont un tiers d'enfants
© Radio France - Fac-similé du rapport Jäger

S'intéresser aux bourreaux, c'est travailler sur leur conception du monde, leur idéologie. Il s'agit de montrer que les passages à l'acte relève de processus politiques qui sont arrivés et qui peuvent à nouveau arriver. Cela permet de faire comprendre aux élèves que cela nous concerne tous"

En montrant ces rouages politiques, ces basculements idéologiques, Iannis Roder fait travailler ses élèves de 3e sur le génocide des Arméniens, des Juifs et des Tutsi au Rwanda, pour prouver que ce sont des processus politiques qui sont à l'œuvre et dont on retrouve invariants dans chacun de ces crimes. "Cette approche pédagogique est valable pour tous les élèves de France et pour tous les citoyens", affirme Iannis Roder.

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