Vue de la ville d'Andes en Colombie. Janvier 2022
Vue de la ville d'Andes en Colombie. Janvier 2022
Vue de la ville d'Andes en Colombie. Janvier 2022 ©Radio France - Najet Benrabaa
Vue de la ville d'Andes en Colombie. Janvier 2022 ©Radio France - Najet Benrabaa
Vue de la ville d'Andes en Colombie. Janvier 2022 ©Radio France - Najet Benrabaa
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Résumé

La Colombie compte près de 6 000 juges. Mais ce nombre est insuffisant pour faire face à la hausse de l’insécurité et du narcotrafic. Les affaires ne cessent de se multiplier alors que les moyens humains et matériels alloués aux magistrats pour faire leur travail ne suivent pas.

avec :

Frédéric Massé (directeur du Centre de Recherches et Projets Spéciaux (CIPE) de l'Université Externado de Colombie.).

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En Colombie, de nombreux juges dénoncent la surcharge de travail et les difficultés pour mener à bien leurs audiences. Nous sommes allés voir leur quotidien dans la ville d’Andes, dans le département d’Antioquia.

Le ville d’Andes ressemble à n’importe quelle autre ville de producteurs de café de Colombie. Elle parait banale à première vue. Deux places principales avec des églises servent de cœurs économiques aux habitants. Les rues sont bondées de commerces et les caféiculteurs aux terrasses des cafés. Pourtant, son quotidien n’est pas banal. Les habitants vous diront que ce calme n’est qu’une façade. De nombreux évènements sont liés aux violences et au narcotrafic.

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À quelques mètres d’une des places principales, il y a le bureau des juges de la ville. Il suffit de s’y rendre pour découvrir une autre réalité. Les cinq juges travaillent au même étage d’un petit centre commercial. Chacun a sous ses ordres entre trois et quatre assistants. Ils sont tous débordés de travail. Les piles de dossiers accumulés sur les bureaux en sont la preuve.

Ce matin, la plus jeune des juges, Manuela Quintera, 32 ans, est arrivée de Medellin. Après un réveil à 5h30 du matin et 3h30 de route, elle prépare une audience. Cette femme brune, qui porte de grandes lunettes rouges, n’a pas froid aux yeux. L’adversité se lit dans son regard :

Manuela Quintero, première juge du bureau d'Andes.
Manuela Quintero, première juge du bureau d'Andes.
© Radio France - Najet Benrabaa

J’ai une audience pénale. C'est une sollicitude pour une audience comme on dit "de principe d’opportunités". Cela signifie que le procureur, après avoir commencé ses recherches, a finalement décidé de ne pas poursuivre son action en justice. Et pour cela, le procureur doit demander la permission à un juge. Il doit expliquer pourquoi il a commencé une procédure judiciaire et pourquoi finalement il décide maintenant de la clôturer.

Un marathon judiciaire sans moyens

Tout en parcourant son écran d’ordinateur, elle explique ses conditions de travail complexes et insuffisantes :

Jusqu’à présent, j’ai présidé 200 affaires. Sans compter, les affaires de dernière minute liées aux arrestations. Ma journée de travail s’apparente à un marathon juridique. Ma journée classique commence par une audience sur le terrain. À la mi-journée, je déjeune. Si j’ai une audience pénale ou civile programmée, je la préside. Je regarde ensuite les nouvelles affaires réceptionnées, je vérifie les décisions des dernières audiences, je les modifie si besoin et je les signe. Ensuite, je dois rendre des jugements sur les autres procédures civiles.

Audience civile, pénale, constitutionnelle, préliminaire, administrative, liée à des biens immobiliers. Les juges de proximité ont de nombreuses missions qui augmentent à la fois la charge de travail et la charge émotionnelle. Manuela Quintera explique que pour ces raisons et aussi pour la situation géographique lointaine des zones urbaines, ces types de poste ne sont pas attractifs. A cela s’ajoute le manque de matériel.

On devrait avoir une salle d’audience par juge, nous n’en avons qu’une seule et elle appartient au juge spécialisé en droit pénal. Depuis le début de la pandémie, on n’avait pas de connexion internet stable. On s’est battu plus ou moins sept mois avec la direction. Durant ces mois là, on payait nous même notre connexion internet et on utilisait notre matériel personnel. Les ordinateurs ici étaient vieux de plus de dix ans et donc inutiles. On a finalement obtenu leurs remplacements. Même pour du papier ou de l’encre on se bat. On fait des demandes et rien n’est livré. Du coup, pour mon bureau, on fait les commandes à Medellin, et je m’organise pour aller récupérer la marchandise dans mon propre véhicule personnel. Car si on attend, ça n’arrive jamais.

Un bureau également salle d’audience

Cette réalité est aussi celle de ces collègues d’étage. Son voisin, Carlos Enrique Restrepo Zapata a plus de trente ans de carrière. Faute de moyens, son bureau lui sert également de salle d’audience. Il a ajouté des micros et des tables pour accueillir le public. À 61 ans, il a travaillé dans cinq villes différentes dans la région d’Antioquia. Toutes vivent la même situation sécuritaire.

Lorsque j’ai débuté ce métier, fraîchement diplômé de l’université, j’ai atterri dans la ville de Jardin, à une vingtaine de minutes d’ici, dans la région d’Antioquia. J’y suis arrivé dans les années 1990. C’est une ville avec une forte histoire de violence liée aux groupes paramilitaires, c'est-à-dire des groupes de justice privée. Ces groupes ont commencé à assassiner des civils. Cela a entraîné des déplacements forcés de population. Leurs victimes étaient les consommateurs de stupéfiants, des personnes qui volaient. Et par la suite, ils ont généré tout un réseau de narcotrafic. Cela n'a pas vraiment changé. Parce que l'influence de ces groupes a commencé à irradier toutes les villes aux alentours.

À Andes, les conflits naissent pour le contrôle des places de vente de la drogue. Car dans cette partie de la région, on consomme plus que l’on produit. "Ici, on parle de la "Oficina d’Envigado ( le bureau d’Envigado)" ou du "Clan del golfo (clan du golfe)". Ce sont des organisations criminelles. Et nous sommes sans défense, car à n’importe quel moment, ces groupes peuvent décider de nous attaquer. Dans ma carrière, j’ai été menacé une fois pour avoir fait mon travail de juge et c’était dans la ville de Jardin pour une audience de tutelle d’un maire."

D’après le juge, dans cette région Sud-Est d’Antioquia, "90% des affaires sont liées au narcotrafic. Ensuite, viennent celles concernant les violences intrafamiliales et les agressions sexuelles. Sans compter les affaires générées par le narcotrafic comme les homicides, les déplacements forcés de population, les tortures, les massacres et l’impact social."

L’habitude de la violence

La ville d’Andes est au pied de la cordillères des Andes, à 1 300 mètres d’altitude. Elle est connue pour son café. Les habitants vous diront qu’ils sont habitués à vivre avec cette violence. Même si certains se sentent parfois mal à l’aise. C’est le cas de Maria Monica de la Cruz Restrepo Gonzalez. Elle est native d’Andes. À 52 ans, elle y a toujours vécu.

Vivre à Andes est comme on dit, nous les Colombiens, d’une manière spéciale , c’est un faux calme. À première vue, il ne se passe rien à Andes. Mais, on sait bien qu’à Andes il y a un foyer de délinquance bien organisée et bien installée. Je ne suis pas complètement tranquille en ville. Par exemple, depuis longtemps je ne sors plus le soir. Car comme je suis native du coin, je connais toutes les personnes qui sont impliquées dans des affaires de violences organisées dans la région. Les Colombiens, de manière générale, et j’inclus aussi les Andins d’ici, de la région, -on n'est pas une exception-, on est habitués à sortir de chez soi en se disant qu'on n'est pas sûr de pouvoir rentrer le soir.

La situation dans la région s’est aggravée depuis la signature des accords de paix avec les FARC, les ex-Forces Armées Révolutionnaires de Colombie. En abandonnant leurs territoires, ils ont laissé les bandes criminelles et les groupes paramilitaires se disputer le contrôle de la région. Julian David Restrepo Munero, le chef de contrôle de la mairie d’Andes explique que : "La Colombie a toujours vécu d’une économie très liée au trafic de drogue dans les régions éloignées des zones urbaines. L’Etat a du mal à se rendre dans ces zones et à installer des programmes sociaux qui permettraient de lutter contre ce trafic en sortant les habitants de leurs problèmes. Cette situation laisse le champ libre aux groupes de narcotrafiquants. Ils en profitent pour renforcer leur réseau et leurs trafics. Car le narcotrafic devient l’outil de contrôle de ces populations vulnérables."

La situation d’insécurité et l’augmentation des affaires judiciaires observées à Andes se retrouvent dans tout le pays. Il est loin le temps où les juges étaient considérés comme des héros qui luttaient contre le narcotrafic avec le risque d’être tué. Loin l’époque, où la société colombienne croyait en sa justice.

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Références

L'équipe

Aurélie Kieffer
Production
Annie Brault
Réalisation