Le Pakistan sous les eaux, en première ligne du dérèglement climatique

La vie en plein air dans les campements d'urgence au Pakistan en septembre 2022.
La vie en plein air dans les campements d'urgence au Pakistan en septembre 2022. ©Radio France - Sonia Ghezali
La vie en plein air dans les campements d'urgence au Pakistan en septembre 2022. ©Radio France - Sonia Ghezali
La vie en plein air dans les campements d'urgence au Pakistan en septembre 2022. ©Radio France - Sonia Ghezali
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Au moins 1 700 morts et 12 800 blessés. C’est le bilan des inondations qui ont frappé le Pakistan au mois d'août 2022. 7,9 millions de déplacés et 600 000 vivent dans des campements d’urgence. Trois mois après cette catastrophe climatique, le pays, loin de se remettre, s’enfonce dans la misère.

Avec
  • Laurent Gayer Chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI/Sciences Po, Paris)

Malala Yousafzai, la jeune Pakistanaise Prix Nobel de la paix, est retournée cette semaine dans son pays pour apporter son soutien à des femmes et des enfants rescapés des inondations. Cet été, un tiers du Pakistan s’est retrouvé sous les eaux, et la jeune femme interpelle les dirigeants internationaux pour qu’ils accélèrent leur réponse, et mobilisent les fonds nécessaires pour aider le pays à gérer l’urgence et à reconstruire. Car plus de trois mois après le début de ces pluies de mousson exceptionnelles, qui ont fait au moins 1 700 morts et 12 800 blessés, la situation est toujours catastrophique.

On estime à 7,9 millions le nombre de déplacés. 600 000 vivent dans des campements d’urgence, puisqu’il est impossible de retourner dans les villages submergés, et que les pluies diluviennes ont laissé derrière elle d’immenses zones insalubres. Loin de se remettre, le Pakistan s’enfonce dans la misère. D’après la Banque mondiale, les conséquences directes des inondations risquent de faire basculer 6 à 9 millions de personnes dans la pauvreté. Le pays, qui avait déjà subi une catastrophe comparable en 2010, craint de devoir affronter dans un avenir proche de nouveaux événements climatiques extrêmes.

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Les journalistes Sonia Ghezali et Shahzaib Wahlah vous emmènent dans le Sind, une province qui se trouve au sud du Pakistan, l’une des plus sinistrées par les inondations.

Le district de Dadu en partie sous les eaux. Pakistan. Septembre 2022
Le district de Dadu en partie sous les eaux. Pakistan. Septembre 2022
© Radio France - Sonia Ghezali

Gul Mohammad Baloutch est un fermier qui vit sur une colline encerclée par les eaux. C’est là qu’il a trouvé refuge avec sa famille dans son village Butra après la destruction de sa maison par les inondations.

"Nous allons dans cette eau tout autour de nous pour faire nos besoins, on n’a pas le choix. Dans notre maison, il y avait des toilettes mais elle a été complètement détruite. Ces murs c’est tout ce qu’il en reste. Nous vivons maintenant en plein air au milieu de nos animaux. Nous avons installé une tente. Nous n'avons plus de toit au-dessus de notre tête, comment pouvons-nous faire dans ces conditions pour avoir un endroit pour des toilettes ? Nous n'allons aux toilettes dans l'eau que la nuit pour avoir de l'intimité, les femmes elles ne peuvent pas y aller pendant la journée car tout le monde les verrait. Nous, les hommes, nous pouvons au moins nous cacher derrière les murs cassés pendant la journée, mais les femmes n'ont pas cette possibilité. Nous n'avons même pas de quoi manger, comment trouver l'argent pour reconstruire nos maisons qui ont été détruites en quelques minutes ?

Il y a aussi des serpents dans cette eau. Il y en a beaucoup. Nous en avons même tué quelques-uns. Ils restent normalement sur les grands arbres dont les branches sont à l'extérieur de l'eau. C'est dangereux d'aller dans l’eau, mais nous n'avons pas d'autre choix. Que pouvons-nous faire ?"

Une colline du village de Butra encerclé par les eaux. Pakistan. Septembre 2022.
Une colline du village de Butra encerclé par les eaux. Pakistan. Septembre 2022.
© Radio France - Sonia Ghezali

Tasleema est une habitante du village de Butra. Agée d'une trentaine d'année, elle est mère de huit enfants, dont un bébé de moins d'un mois à ce jour.

"Nos enfants sont mal nourris, il n'y a pas de nourriture, pas d'eau potable, toutes les routes sont inondées, nous n'avons pas de moyens de transport. Je suis moi-même déshydratée. Nous avons tellement de problèmes. Nous sommes pauvres et nous ne savons pas quoi faire."

Le sort des enfants est l’une des préoccupations de l’ONG française Acted

Safraz Laldin est le Directeur d’ ACTED au Pakistan, qui intervient dans plusieurs campements d'urgence :

"Les garçons et les filles vivent dans des conditions qui ne leur offrent pas de structure adaptée, il n'y a pas de pièce, il n'y a pas d'abri approprié. Ils vivent dans un espace à ciel ouvert où il y a 200 personnes. Dans ce genre de situation, la vulnérabilité est encore plus grande. C'est pourquoi nous estimons qu’il faut aussi répondre à leur besoin. Les filles et les garçons qui sont mineurs sont exposés au risque d’agression. Il y a des formes d'exploitation que l’on risque de voir se produire comme le travail des enfants car ils sont faciles à influencer. Le deuxième risque est l'exploitation sexuelle. Le troisième risque est l’exposition aux maladies. Le quatrième risque, auquel je pense, est la remise en question de leur éducation. Parce que lorsqu'un enfant dans une zone pauvre extrêmement marginalisée est hors de l'école pendant deux, trois mois, il est très rare que les parents le scolarisent à nouveau. Ce sont donc des risques majeurs que nous essayons d'éviter, en mettant en place des centres d'éducation temporaires afin que les enfants soient protégés, qu'ils soient dans un endroit sûr et qu'une fois que l'eau se sera retirée chez eux, ils puissent retourner à l'école et à une vie normale."

Tanveer Hussain est un bénévole qui a acheminé de l’aide alimentaire dans un campement d'urgence à Nawshera dans le nord-ouest du Pakistan, depuis Islamabad, la capitale :

"On avait préparé des colis alimentaires pour 500 personnes. Notre plan était de distribuer cette nourriture de façon respectueuse, colis par colis, de répartir les vivres équitablement entre les rescapés. Quand on est arrivé dans le camp, la police nous a promis de nous escorter. Mais dès qu’on est entré ici, la police nous a laissés à l’entrée et on s’est retrouvé seuls. Une dizaine de personnes est venue nous offrir leur aide pour distribuer. Ils sont montés dans la camionnette et ils ont fait monter plusieurs autres personnes. On n’a pas compris ce qu’il se passait. On a dû quitter le véhicule pour sauver notre vie. On a même cru à un moment donné que l’on ne survivrait pas. C’était comme si les gens nous attaquaient pour prendre la nourriture."

La sécurité alimentaire est en péril

Les autorités sont dépassées, elles le reconnaissent. Lors d’une conférence de presse le 30 août 2022, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif évaluait à près de 30 milliards de dollars les dégâts causés par les inondations.

"Nous faisons face maintenant à une pénurie de certains aliments comme les oignons, le prix des tomates est aussi monté en flèche, j'ai donc déjà mis en place un comité qui essaie d'envisager les possibilités, les options pour parvenir à des solutions sans perdre de temps. En raison de ces inondations sans précédent, nous allons rencontrer des difficultés pour semer le blé, car la terre est humide et c’est impossible de le faire dans le Sind maintenant pour la variété de type demi-précoce. Nous avons donc prévu d'importer plus de blé en raison de stocks insuffisant de l'année dernière. Nous avons déjà assuré le stockage d’un million de tonnes de blé. Nous devons maintenant planifier davantage de stocks pour nos réserves stratégiques ce qui va nous demander des efforts financiers. Mais nous le ferons quoi qu'il arrive, car nous devons remplir les estomacs de notre peuple et les garder en bonne santé. Voilà donc quelques-unes des conséquences de ces inondations." Shebaz Sharif, Premier ministre pakistanais

Le Pakistan se trouve sur la ligne de front du changement climatique, même s’il est responsable de moins de 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, une injustice soulignée par Sherry Rehman, la ministre pakistanaise du changement climatique.

"Bien sûr, le Pakistan prévoit de mieux reconstruire, mais nous ne pourrons pas retrouver les cultures, les vies perdues, et les maisons détruites, il y a un million de maisons au total qu’il faut reconstruire. Cela demande un effort conséquent pour une économie déjà fragile et une grande mobilisation… Vous pourriez dire que c’est un échec de planification mais aucun pays ne peut survivre à cela. Nous sommes un pays du sud, où les gens vont parfois vivre sur les berges des rivières, et nous devons les accueillir parce que ce sont des communautés riveraines vulnérables et marginalisées. Il y a un énorme manque de ressources sur le terrain, alors que nous avons franchi le point de basculement. Et en raison de notre proximité de l'équateur et de notre position géographique, nous sommes en première ligne d’une catastrophe climatique en cours. Et cela arrivera aux autres pays." Sherry Rehman, la ministre pakistanaise du changement climatique

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