Sur les routes Ariègeoises, deux opinions s'affrontent sur la présence de l'ours
Sur les routes Ariègeoises, deux opinions s'affrontent sur la présence de l'ours ©Radio France - Véronique rebeyrotte
Sur les routes Ariègeoises, deux opinions s'affrontent sur la présence de l'ours ©Radio France - Véronique rebeyrotte
Sur les routes Ariègeoises, deux opinions s'affrontent sur la présence de l'ours ©Radio France - Véronique rebeyrotte
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Les représentants du monde pastoral mettent en avant une impossible cohabitation entre brebis et ours prédateurs. Quand les pro-ours rappellent que la restauration et le maintien d'ours brun dans les Pyrénées s'inscrit dans une politique de conservation européenne de l'ours.

Avec
  • Farid Benhammou professeur de géographie en classes préparatoires et chercheur associé au laboratoire Ruralités de l'Université de Poitiers

Tout commence avec Ziva et Melba. Deux ourses slovènes. En 1996, elles sont relâchées dans les Pyrénées. L'objectif, c'est alors de sauvegarder l'espèce. Après 250 000 ans de présence, l'ours a quasiment disparu en France dans les années 1980. Cette politique de réintroduction des ours répond aussi à une obligation faite à l'Etat français. Depuis 1992, une directive européenne, dite directive habitat dresse une liste d'espèces protégées.
Mais dès le départ, cette réintroduction de l'ours suscite le mécontentement des éleveurs. Ils s'opposent très fortement à la présence d'un animal prédateur, qui, disent-ils, menacent leur troupeaux. Pour aider à protéger les élevages justement, l'Europe et la France, elles, accompagnent cette réintroduction de l'ours des subventions. Cette année, l'Etat a augmenté  de 20 % ses crédits pour protéger les troupeaux. Il vient aussi de prolonger un "dispositif controversé d'effarouchement" : des tirs destinés à éloigner les ours sans les tuer. La présence de l'ours, cristalisent vingt-cinq ans de tensions très vives. Elles sont telles que l'an dernier, l'Etat a même créer un poste de préfet délégué, chargé de la question de l'ours. Que dit cette controverse autour des ours sur nos modèles d'élevages ? Sur notre rapport à l'ensauvagement ? Une cohabitation est-elle possible, souhaitable ?

Notre invité Farid Benhammou est agrégé de géographie, docteur en géographie-environnement d’Agro Paris Tech – Engref (École nationale du génie rural des eaux et des forêts).

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La montée en estives (attention on ne dit pas montée en alpages dans les Pyrénées), se fait en juin quand la neige a fondu sur les sommets pyrénéens. C'est le moment où des milliers de vaches, de chevaux, de chèvres et surtout de brebis, élevées pour leur viande, retrouvent les hauts pâturages à l'occasion de la transhumance. Le moment où les troupeaux vont devoir cohabiter avec l'ours, 4 mois dans l'année puisque les bêtes restent environ de juin à septembre en altitude où elles retrouvent des prairies vertes et fraiches dans les montagnes.

C'est en Ariège, un des endroits les plus sauvages des Pyrénées que se trouve la plus forte concentration d'ours côté français. C'est là que se concentrent les attaques de ces grands prédateurs. Les éleveurs, les bergers n'ont pas d'autres choix de cohabiter avec l'ours comme le rappelle les défenseurs du plantigrade. Dans les 2 camps, des réticences se sont exprimés, ceux qui parlent, pouvant s'exposer à de possibles retours de bâton.

Sophie Alzieu, 40 ans est éleveuse de brebis transhumantes depuis dix ans et référente FNSEA en Occitanie. Elle est à la tête d'un groupement pastoral de 12 éleveurs qui ont une gestion collective de leur troupeaux et les montent ensemble en estives :

Sophie Alzieu, éleveuse, monte ses brebis en estives. Ariège. Juin 2022.
Sophie Alzieu, éleveuse, monte ses brebis en estives. Ariège. Juin 2022.
© Radio France - Véronique Rebeyrotte

"Jusqu'à présent, la transhumance était un moment de fête. On était content de se retrouver avec les autres éleveurs et souvent avec des amis, la famille. Aujourd'hui, ça l'est un peu moins. On monte avec "la boule au ventre", on ne sait pas ce qu'il va se passer cet été. On l'a vu cet automne, il y a un chasseur qui a failli se faire tuer par un ours. L'Ours ne s'attaque pas qu'aux animaux. Il s'attaque également aux gens. Aujourd'hui, ce que l'on reproche à l'État, c'est de nous avoir balancé ces ours sans nous avoir rien demandé, de se débrouiller. En disant, "on paie des brebis mortes" mais moi je m'en fous ! J'élève pas mes brebis pour qu'elles aillent se faire tuer à la montagne.  Les ours n'ont pas peur. Tant que les bêtes n'étaient pas montées, les ours sont descendus très bas, proches des villages. Donc ça devient un danger aussi pour le randonneur, pour le pécheur, pour n'importe qui."

Ferme chez Phillipe Lacube, président de la chambre d'agriculture de l'Ariège. Juin 2022.
Ferme chez Phillipe Lacube, président de la chambre d'agriculture de l'Ariège. Juin 2022.
© Radio France - véronique rebeyrotte

Éleveur et restaurateur, Philippe Lacube, président de la chambre d'agriculture de l'Ariège, est fier de faire partager sa culture agro-pastorale mise en danger par l'ours :

"On va jusqu'au bout de notre chemin, de notre parcours,  valoriser le local : c'est valoriser les matières premières, les races locales, la montagne, le pastoralisme, le bois, la forêt, mais aussi la culture de ce côté immatériel qui est fait de récits, qui est fait de chants, qui est fait de façons d'être, de vivre, de tolérance, et d'ailleurs sur ce problème d'ours et de prédation justement, le lien il est là. Ce n'est pas simplement un métier auquel on s'attaque, c'est à une culture agro-pastorale pyrénéenne"

"l'Etat est stratégique, il déverse de l'argent, c'est "le quoi qu'il en coûte", il achète la paix civile ! "

"On ne peut pas faire de l'ours une marque promotionnelle et c'est ce qu'ils font "

Montée en estives. Juin 2022
Montée en estives. Juin 2022
© Radio France - Véronique Rebeyrotte

Pour Alain Reynes, directeur de l'association "Pays de l'ours", les dégâts sur les troupeaux sont la conséquence de choix agricoles mis à mal par un prédateur :  l'ours, qui a toute sa place dans les Pyrénées :

***"***le problème n'est pas QUE technique, le problème n'est pas QUE l'été en montagne. Ce sont des sujets sur lesquels on aimerait nous cantonner, c'est à dire que c'est uniquement le problème de l'été en montagne, les ours qui mangent les brebis, il faut donc intervenir sur les ours pendant quatre mois de l'année. Or, c' est un problème qui est plus global. C'est un problème de modèle de développement. Si la filière ovine agricole dans les Pyrénées se portait bien, l'ours serait nettement moins un problème".

Catherine Brunet, éleveuse en retraite, a bien connu aussi les menaces quand son choix a été de cohabiter avec l'ours , prédateur parmi d'autre dans les Pyrénées ariégeoises :

**"**On perdait des bêtes parce qu'elles n'étaient pas gardées,  On est dans la nature, donc si des bêtes n'ont pas de limites, elles s'en vont. On a diminué notre troupeau, on a fait des parcs et des clôtures. Et on s'est rendu compte qu'on avait moins de pertes et que l'ours n'était pas un problème."

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