Sam Braun.
Sam Braun. - Avec l'aimable autorisation de Malka Braun
Sam Braun. - Avec l'aimable autorisation de Malka Braun
Sam Braun. - Avec l'aimable autorisation de Malka Braun
Publicité

Le 12 novembre 1943, Sam Braun a 16 ans quand la milice française frappe à la porte de l'appartement de ses parents. Leur vie bascule. Très vite ce sera le départ pour Auschwitz. Il sera le seul survivant en 1945, ne pesant plus que 35 kg pour 1,77 mètre. Son témoignage est précieux.

Avec
  • Sam Braun auteur

Sam Braun s'est éteint le 1er juillet 2011. Trois mois auparavant, il nous avait fait l'honneur de venir à l'antenne. Laure Adler avait reçu un homme lumineux et d'un humanisme exceptionnel.

Sam Braun naît à Paris, le 25 août 1927. Ses parents avaient fui les persécutions antisémites (en Pologne et en Russie) pour s’installer à Paris avant la Première Guerre mondiale. Ils auront 4 enfants. Sam est le troisième. Le 12 novembre 1943, la milice française débarque dans l’appartement familial pour arrêter le père de Sam, mais le responsable décide d’"embarquer tout le monde". Leur vie bascule, définitivement.

Publicité

Son récit, comme vous allez l'entendre ou le lire, est terrible. Mais Sam Braun possède une qualité extraordinaire : par ses mots et son humanité, il nous accompagne tout le long de son histoire indicible, au point de la rendre "vivante". Son père, sa mère et sa petite soeur de 10 ans et demi sont là, mais aussi ce jeune résistant torturé, menotté, qui boit de la soupe aidé par sa mère et chante des berceuses. Sont présents ces hommes, femmes et enfants entassés dans les wagons de ce convoi n°64. Sont présents ces déportés sur le point d'être pendus et dont l'un d'eux criera "courage frères !" Sont présents, ces Allemands qui, effarés de voir passer cette "marche de la mort" et sa colonne de spectres sortis d'un cauchemar, lanceront leurs pains aux prisonniers malgré les tirs des soldats… Cette histoire, celle de Sam Braun, elle est là, et nous sommes à ses cotés pour regarder avec lui toute l'horreur de la Shoah.

Le 12 novembre 1943, ce sont des Français ou des Allemands qui sont venus vous arrêter ?

Sam Braun : "Je ne leur reconnais pas la qualité de Français, mais nés en France en tout cas. Ce sont des miliciens qui nous ont arrêtés. Ils sont venus arrêter mon père, simplement mon père, et quand ils ont vu qu'il y avait aussi dans l'appartement ma mère, mais aussi ma grand mère qui était grabataire, mais aussi ma petite sœur Monique de 10 ans et demi, et moi, qui en avait 16, le chef - et depuis, je me méfie des chefs - a décidé alors d'embarquer tout le monde. C'est le mot qu'il a utilisé : "On va embarquer tout le monde". Je ne me souviens plus de son visage du tout et ça n'a pas d'importance, mais j'entends sa voix encore. 1943, c'est loin, pourtant j'entends encore sa voix, "on va embarquer tout le monde". Et d'un seul coup, on a été mis en prison au 92e régiment d'infanterie qui était la caserne transformée en prison. Et ça a un drôle d'effet quand on a 16 ans, d'un milieu très materné avec une maman formidable, un père délicieux, des frères et sœurs merveilleux, d'être mis d'un seul coup en prison. C'était une prison qui était angoissante parce que nous n'étions pas seuls. Il y avait avec nous des résistants qui étaient appelés en interrogatoire. Je vous laisse supposer l'état dans lequel ils étaient quand ils revenaient. Ils étaient jetés comme un paquet de linge sale ensanglanté."

Sam Braun et son père Felix ( Faivel), sa mère Malka et sa soeur Monique. Cinq mois avant leur arresation par les miliciens français.
Sam Braun et son père Felix ( Faivel), sa mère Malka et sa soeur Monique. Cinq mois avant leur arresation par les miliciens français.
- Avec l'aimable autorisation de sa fille Malka Braun.

Que s'est-il passé ensuite ?

Sam Braun : "Après, on a été mis à Drancy, ça s'est passé très vite. Je me souviens simplement des képis français qui étaient de l'autre côté de la barrière, et qui passaient du côté de la liberté, eux. Je ne comprenais pas très bien à l'époque comment on pouvait être Français et jouer le jeu des nazis. Mais enfin bon, c'était comme ça. Et puis après, on est partis quelques jours dans ce train épouvantable. Ça a été difficile, et difficile d'abord de ne pas quitter mes parents alors qu'on était bousculés, alors que, c'était vraiment tout à fait aléatoire. Les gens étaient poussés dans tel ou tel wagon à bestiaux. Sans rien dedans. Au début, on ne pouvait pas s'asseoir dans ce wagon tellement nous étions serrés. Je sais pas pourquoi certains avaient du pain, Mon papa n'avait rien. Nous n'avions rien du tout. Trois jours, trois jours ça a duré."

C'est là que vous avez vu la mort pour la première fois ?

Sam Braun : "Assurément, dans le wagon dans lequel j'étais, oui. Pardonnez moi… [silence] Mais ces morts que je ne connaissais pas, étaient pour moi les premiers morts ; je n'avais jamais vu de mort avant. On cachait la mort aux enfants. Vous savez, la mort était sacralisée. On la cachait. Moi j'ai eu un grand-père qui est mort, je ne l'ai jamais vu. Je l'adorais pourtant. Ces morts, c'était très curieux comme contact de voir qu'ils respiraient, ils geignaient parfois, et puis d'un seul coup, ils cessaient de respirer. De vivants qu'ils étaient, devenaient morts. Les hommes qui étaient là les entassaient comme ils le pouvaient le long des parois des wagons, ce qui fait qu'on a pu s'asseoir. Et puis on a même pu s'allonger car dans le wagon, il y eut pas mal de morts."

"D'un seul coup, on a été agressés par des cris, d'une langue que je ne connaissais pas"

"Et trois jours après, je passe sur sur tout ce qui s'est passé dans ce train, nous sommes arrivés. D'un seul coup et la porte s'est ouverte très, très violemment. J'entends encore le bruit de ce que je pense être des grosses masses qui, de l'extérieur, faisaient sauter ce qui permettait d'ouvrir la porte. Et puis j'ai été agressé par le froid. Il faisait très froid, -15 degrés dehors à l'époque, c'était au mois de décembre quand même, le 10 décembre. Et puis j'ai été agressé, par les coups, par les cris, par… Imaginez alors que dans ce train, je n'entendais que mon père, ma mère qui essayaient de nous amuser ma petite soeur et moi, comme ils pouvaient les pauvres chéris. Il y avait des mamans qui pleuraient bien sûr, car elles ne pouvaient pas donner à manger à leurs enfants. C'était horrible. Et d'un seul coup, on a été agressés par des cris, d'une langue que je ne connaissais pas. Il a fallu sortir des wagons très vite. Pour les enfants, ma petite sœur et moi, ce n'était pas un problème, pour les autres, ça l'était."

"Et tout s'est passé très vite…"

"Nous étions parqués sur ce quai et il y avait beaucoup de brouillard. Vous savez, c'est drôle, la nature fait parfois des choses étonnantes. Ce brouillard cachait le début et la fin du train. J'avais l'impression que ce brouillard que perçait très difficilement les gros phares et les gros lampadaires très haut, eh bien, j'avais l'impression que ce brouillard cachait au monde ce qui allait se passer. [silence] Pardon, à 83 ans… [sa voix s'étrangle] Comme quoi on ne guérit jamais d'Auschwitz. J'ai vu ma maman partir sur un camion avec ma petite soeur. Je vois encore son regard [silence] Et puis, je tenais la main de mon père quand on a été séparés par un grand coup venant de dos. Mon père a été poussé là où il y avait des femmes et des enfants. Il est parti aussi sur un camion. Moi, j'ai été poussé à un autre. Nous étions 1 000 à ce moment là, quand j'ai été libéré, c'était début mai 1945, à Prague, avant le 8 mai, en tout cas, je ne sais pas quel jour exactement. Après avoir fait la marche de la mort nous n'étions plus que 40, d'après Klarsfeld. Nous étions donc 4% de survivants. Et pour vous donner une image et ce ne sera qu'une image, nous étions tous logés à la même enseigne et tous pareils : je mesurais 1,77 mètre à l'époque et je pesais 35 kilos."

27 min

Vous avez compris que votre père, votre mère, votre sœur partant dans une autre direction étaient condamnés à la mort ?

Sam Braun : "Non, ce n'était pas concevable. Ce n'était pas conceptualisable. D'abord parce que j'étais gamin, 16 ans. Et puis parce que ce n'est pas conceptualisable. Comment peut-on imaginer un instant que des êtres normaux puissent passer par le gaz, uniquement à la suite d'un 'accident de naissance', près de 6 millions de personnes, sans compter les personnes qui sont mortes par la Shoah par balles, en Ukraine en particulier. Et surtout 1,5 million d'enfants. Il y aurait eu peut-être de grands romanciers. Peut-être de grands peintres. Peut-être de grands musiciens. Sûrement même. C'est le plus grand crime que je leur reconnais. C'est celui-là plus qu'un autre. Pourtant, ils en ont pas mal, mais 1,5 million d'enfants, c'est impardonnable comme aurait dit Jankélévitch."

Comment avez-vous survécu ?

Sam Braun : "J'étais probablement résistant physiquement. Je faisais du terrassement. Le seul outil que je maniais avec plus ou moins de bonheur, c'était le stylo. Et voilà qu'ils m'ont fait manier la pelle et la pioche, et lorsqu'on sait le poids d'une pioche, c'est lourd. Et quand on sait que quand il faut creuser des tranchées dans le sol, qu'il fait -15 degrés dehors, la terre, c'est plus dur que du béton. Voilà ce que j'ai fait pendant de longs mois."

Tout en côtoyant la mort et en la voyant en face, puisque vous avez assisté à des scènes terribles qui devenaient quotidiennes.

Sam Braun : "Oui, les pendaisons, le tri, les sélections de ce qu'ils appelaient 'les musulmans'. Je ne peux pas dire pourquoi ils appeleaient ça comme ça. J'imagine, mais ça n'est là que dans mon imaginaire, que lorsque nous étions trop maigres, on devait se plier en deux, comme peut-être, on peut imaginer les musulmans à La Mecque quand ils prient. Je ne sais pas, c'est une hypothèse. Le dimanche après, on n'allait pas à l'usine et on avait donc des réjouissances, si j'ose dire."

"On passait devant le SS, torse nu. Il fallait paraître macho peut-être, moi je ne l'étais pas, mais j'essayais de gonfler mes pectoraux, du moins ce qu'il m'en restait"

"On passait devant un SS en sortant de la cabane, mais j'étais dans la cabane numéro 10. Lui, était assis sur une chaise. Comme quoi la mémoire est facétieuse, vous savez. Car ce dont je me souviens le plus de cette chaise et de ce SS, c'est le petit coussin qu'on lui mettait sous les fesses. C'est drôle. On passait devant le SS, torse nu. Il fallait paraître macho peut-être, moi je ne l'étais pas, mais j'essayais de gonfler mes pectoraux, du moins ce qu'il m'en restait. Et puis lui avec sa badine, il nous poussait d'un côté ou d'un autre. Les 'musulmans' étaient poussés d'un côté. C'étaient ceux qu'il considérait comme ne pouvant plus travailler à l'effort de guerre nazi. Et ceux-là partaient sur un camion. Et ils savaient, comme nous le savions nous-mêmes, où ils allaient. Curieusement, lorsque j'essaye, mais ma mémoire peut-être me fait-elle défaut, mais quand j'essaie de me souvenir du visage qu'avaient mes compagnons qui partaient à la mort programmée, je ne me souviens plus d'avoir vu la peur en eux. J'avais l'impression qu'il y avait comme une espèce de résignation, peut-être même du soulagement, car il allait enfin connaître le repos n'est-ce pas."

Parce qu'il reste de moins en moins de témoins, parce que le temps passe et que ce passé ne passe toujours pas, parce que la transmission de la mémoire est indispensable, Hors Champs pendant une semaine donne la parole à d'anciens déportés. C'est notre manière à nous de nous associer à la journée des Déportés.