Atatürk, le réformateur
Atatürk, le réformateur ©Radio France
Atatürk, le réformateur ©Radio France
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La République turque est instaurée en 1923 sur les ruines de l’empire ottoman. Son fondateur, Mustafa Kemal Atatürk va réformer et séculariser le pays de fond en comble. Conscient que l’islam est trop enraciné pour le combattre frontalement, il va le placer sous le contrôle étroit de l’Etat.

En 1933, Edouard Herriot, cacique de la IIIe République, effectua un voyage officiel en Turquie. Il en revint dithyrambique : les réformes engagées depuis dix ans par Mustafa Kemal, écrit-il, "ont transformé le vieil empire ottoman en une jeune et active République". Qui plus est, une "République laïque". Pour le brave Herriot, radical bon teint, cela suffirait presque à en faire une République sœur. Mais au prix d’un sérieux malentendu. La laïcité kémaliste n’a pas grand-chose à voir avec le modèle français fondé, depuis 1905, sur la séparation des Eglises et de l’Etat. C’est même l’inverse.

1920-1923 : du Traité de Sèvres à la proclamation de la République

Avant d’en arriver là, l’Histoire a été chaotique, souvent dramatique. Lorsque celui qui se fera appeler Atatürk – le père de la nation – naît en 1881, le sultan ottoman règne encore sur un vaste empire qui s’étend de la Macédoine à l’actuel Irak, de la Syrie à la Libye. Depuis son palais d’Istanbul, il est également le calife, le chef spirituel des musulmans sunnites. En 1914, quand a éclaté la Première Guerre mondiale, il s’est rangé aux côtés de l’Allemagne. Quatre ans plus tard, le voilà donc dans le camp des vaincus. La sanction est terrible : la paix imposée en 1920 par le Traité de Sèvres ouvre la voie à un dépeçage de l’empire au profit des Anglais, des Français, des Italiens et des Grecs.

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C’est à ce moment-là que Mustafa Kemal entre en scène. Issu d’un milieu modeste, il a choisi très tôt la carrière militaire. Ambitieux, efficace meneur d’hommes, il a fait ses preuves dans les Balkans, dans le Caucase, en Libye. En 1915, il a repoussé un débarquement anglais dans les Dardanelles. Il y a gagné ses galons de général.

Pour lui, comme pour beaucoup, la déroute de l’après-guerre est un choc insupportable. Depuis la petite bourgade d’Ankara où est stationné son état-major, il appelle à la résistance. A la fois contre les occupants étrangers et contre le gouvernement ottoman responsable du désastre.

Ce seront trois années à feu et à sang. La guerre d’indépendance contre les Grecs qui occupent Smyrne et s’avancent vers Ankara, sera impitoyable jusqu’en août 1922. L’insurrection contre ce qui reste du pouvoir ottoman menace de dégénérer en guerre civile, le sultan ayant lancé une fatwa contre Kemal le désignant comme hérétique. Il riposte en créant une assemblée nationale, met en place un gouvernement anatolien et rompt toute relation avec Istanbul.

Quant aux grandes puissances, elles comprennent peu à peu qu’il va falloir composer avec ce pouvoir de fait : des pourparlers s’engagent qui aboutissent à un traité de paix signé à Lausanne en juillet 1923. L’humiliation de Sèvres est effacée, un Etat national turc est reconnu dans ses frontières actuelles. Mustafa Kemal s’est imposé, son prestige est immense.

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Construire une Turquie nouvelle

Reste, sur un champ de ruines, à construire cette Turquie nouvelle dont il rêve. Grand admirateur de la Révolution française et de Napoléon, lecteur – en français, qu’il a appris à l’académie militaire – de Rousseau ou d’Auguste Comte, il sait ce qu’il veut : instaurer une République et faire bénéficier son pays des progrès de la civilisation européenne. Mais il sait aussi les réticences de tous les nostalgiques de l’empire et du califat. Par la ruse autant que par la force, il va rapidement arriver à ses fins. Y compris en prétextant, à l’occasion, quelques complots pour liquider sans pitié, par des centaines de pendaisons, toute opposition.

Déjà, en 1922, l’assemblée d’Ankara avait voté à l’unanimité la suppression de la monarchie. Le 13 octobre 1923, une loi transfère à Ankara la capitale du pays, pour mieux tourner la page d’Istanbul l’ottomane. Quinze jours plus tard, la République est proclamée et l’Assemblée élit Mustafa Kemal président, doté de pouvoirs sans entraves.

Le dernier verrou saute le 3 mars 1924 : l’Assemblée proclame la déchéance du Califat. Dans la foulée, les affaires religieuses sont placées sous la tutelle du Premier ministre et tout le système éducatif est unifié sous l’autorité du ministre de l’éducation nationale.

Une du Petit Journal illustré du 16 mars 1924 annonçant la fin du califat en Turquie et la proclamation de la République
Une du Petit Journal illustré du 16 mars 1924 annonçant la fin du califat en Turquie et la proclamation de la République
© Getty - Leemage/Universal Images Group

Le président turc promet, ce jour-là, de "nettoyer et élever la foi islamique en la libérant du rôle d’instrument politique auquel elle a été asservie pendant des siècles". De fait, le "nettoyage" va être radical. En peu de temps, les écoles coraniques sont dissoutes. Les séminaires sont fermés et remplacés par des écoles de prédicateurs chargées d’inculquer une conception progressiste de l’islam. Le financement des cultes est assuré par l’Etat et les ulémas deviennent des fonctionnaires. Les imams, prédicateurs et muezzins sont nommés par la "direction des affaires religieuses", laquelle élabore et publie les ouvrages destinés à l’enseignement religieux. Bientôt les puissantes confréries soufies seront interdites et le turc remplacera l’arabe pour les sermons et l’appel à la prière.

La doctrine kémaliste : nationaliser la religion

Cette offensive tous azimuts est conforme à l’anticléricalisme de Mustafa Kemal. En 1927, il pourra déclarer à la journaliste anglaise Grace Ellison : "Je n’ai pas de religion et parfois, je voudrais voir toutes les religions couler au fond de la mer". Pour autant, il est conscient que le peuple turc – des paysans illettrés dans la grande majorité – est trop attaché à sa religion pour tenter de déraciner l’islam par la force. A l’inverse, il écarte le modèle français de laïcité, trop dangereux à ses yeux car il permettrait à un islam autonome de conserver son emprise sur la société.

Ni persécutions, ni séparation : Kemal choisit la nationalisation de la religion. La Constitution de 1925 assume d’ailleurs sans détour le paradoxe : elle définit la République comme "laïque" et, en même temps, qualifie l’islam de "religion d’Etat".

Pour le nouveau maître de la Turquie, ce contrôle rigoureux de la religion est indispensable à la réussite de sa politique. Car c’est désormais un feu roulant de réformes qui, en peu d’années, va métamorphoser le pays et le séculariser.

Cela commence par de puissants symboles. En 1925, le port du fez, la calotte de feutre rouge portée par les hommes, est interdit. Et si le pouvoir n’ose pas aller aussi loin pour le port du voile par les femmes, il le proscrit dans les administrations et le déconseille fortement dans l’espace public. Edouard Herriot s’en amuse : "Ce que les réformes ont fait disparaître de la vieille Turquie, c’est son aspect mamamouchi."

1926, la révolution laïque en marche

A partir de 1926, on peut vraiment parler de révolution laïque. La justice est refondée sur des codes importés d’Europe. Voilà, d’un coup, la polygamie interdite et l’émancipation juridique des femmes décrétée. Dix ans plus tard, le droit de vote et d’éligibilité leur sera accordé quand il ne l’est pas encore en France. La réforme du système éducatif est tout aussi profonde. La modernisation passant par l’alphabétisation, les écoles coraniques sont remplacées par des écoles publiques, obligatoires, gratuites, mixtes et laïques. Pour accélérer le mouvement, Mustafa Kemal n’hésite pas, en 1928, à remplacer carrément l’alphabet arabe en vigueur par l’alphabet latin.

Mustapha Kemal enseignant lui-même le nouvel alphabet latin en vigueur en Turquie (Constantinople, 1929)
Mustapha Kemal enseignant lui-même le nouvel alphabet latin en vigueur en Turquie (Constantinople, 1929)
© Getty - Fotosearch

Quant au pouvoir économique et financier, autrefois entre les mains des communautés chrétiennes et juives, une bourgeoisie de nouveaux riches est invitée à s’en emparer et elle ne va pas s’en priver. Atatürk donne d’ailleurs l’exemple en adoptant un train de vie… digne d’un sultan.

C’est donc une œuvre considérable qu’il laisse derrière lui lorsqu’il meurt en 1938, victime de son amour immodéré du raki. Et c’est cette œuvre que, depuis quinze ans, le nouveau réis turc s’emploie à effacer. Si Recep Tayyip Erdogan continue rituellement à rendre hommage au fondateur de la Turquie moderne, c’est pour mieux s’en distinguer. En restaurant le primat de l’islam au cœur de la société et en réactivant les rêves de puissance ottomane. Spectaculaire retour d’une histoire refoulée.

Le Journal de l'histoire
4 min
  • Ils ont pensé la laïcité, un podcast écrit par Gérard Courtois, réalisé par Thomas Dutter
  • Textes lus par Rachel Khan
  • Prise de son : Romain Luquiens
  • Mixage : Nacer Moussaoui

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