Briand, le conciliateur : épisode 4/6 du podcast Ils ont pensé... la laïcité

Briand, le conciliateur
Briand, le conciliateur ©Radio France
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Le socialiste Aristide Briand est le grand architecte de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, promulguée le 9 décembre 1905. Pendant les longs mois de préparation puis de discussion de ce texte, il s’emploie avec succès à rassurer les catholiques et à désarmer les anticléricaux les plus virulents.

Le 11 juin 1903, un député novice, Aristide Briand, est élu rapporteur de la commission parlementaire créée pour préparer un projet de loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Personne ne prédit un grand avenir à cette entreprise. Le monde catholique en rejette violemment l’idée tandis que les républicains en diffèrent prudemment la promesse depuis trente ans.

Deux ans plus tard, le 3 juillet 1905, le novice peut savourer son triomphe : par 341 voix contre 233, l’Assemblée nationale vient de couper le cordon ombilical qui liait depuis des siècles, sous une forme ou une autre, l’Etat à l’Eglise catholique.

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Le succès d'un député novice en politique

A gauche comme à droite, tout le monde salue la détermination, l’intelligence et l’habileté dont il a fait preuve. Et il y gagne ses galons de cacique de la IIIe République, député jusqu’à sa mort en 1932, vingt-cinq fois ministres, chef du gouvernement à sept reprises.

Etonnant destin que celui de ce moustachu apparemment indolent et bohême, un éternel mégot de cigarette au coin des lèvres. Il est né en 1862 dans un quartier populaire de Nantes où ses parents tiennent un café-concert. Brillant élève, il passe son bac, monte à Paris, obtient sa licence en droit et s’inscrit au barreau. Plaidant sporadiquement, il a le temps de devenir journaliste (un moment même rédacteur en chef du journal satirique La Lanterne) et de s’engager en politique.

Sans grand succès, d’abord, sur la scène électorale puisqu’il est battu aux législatives en 1889, 1893 et 1898. Mais il fait ses classes dans les rangs socialistes, l’extrême gauche de l’époque. Quinze ans durant, il est de tous les bouillonnements, de toutes les querelles, de tous les congrès qui agitent les chapelles du socialisme naissant. Plus libertaire que marxiste, il se place dans le sillage de Jaurès dont il devient l’un des plus proches soutiens. En 1902, enfin, il est élu à Saint-Etienne et fait son entrée au Palais Bourbon. Un an plus tard, le voilà donc rapporteur de la commission sur la loi de séparation.

Le défi est immense, tant le conflit entre les républicains et le monde catholique s’est exacerbé. En 1901, la loi sur les associations a imposé aux congrégations religieuses d’adopter ce nouveau statut pour obtenir l’autorisation de poursuivre leurs activités, notamment en matière d’enseignement. En 1902, le gouvernement d’Emile Combes décide d’appliquer la loi sans ménagement. Des dizaines de congrégations sont interdites.

La réponse des catholiques est virulente. Evêques et cardinaux dénoncent ces "persécutions_"_. Dans les paroisses, les incidents parfois violents se multiplient. Quant au pape Pie X, nouvellement élu, il s’engage dans une guérilla avec les autorités françaises. Tant et si bien que les relations diplomatiques sont rompues entre Paris et le Saint-Siège en 1924.

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C’est dans ce climat électrique que la commission parlementaire va mener ses travaux. Elle est composée de 33 membres ; 17 sont favorables à la séparation, 16 y sont opposés. D’emblée, Briand précise ses intentions : concevoir, "dans un esprit de tolérance et d’équité", un projet respectant à la fois les "les droits supérieurs de l’Etat" et les "intérêts légitimes" des Eglises, catholique évidemment, mais aussi protestante et israélite.

Au fil d’une cinquantaine de séances de travail approfondi, il va mener l’affaire en virtuose. Il cajole les uns, amadoue les autres et renvoie dos à dos les plus intransigeants des deux bords pour mieux convaincre les modérés et les hésitants. Mais il ne perd jamais de vue les principes : liberté de conscience, liberté de culte, suppression du financement des Eglises par l’Etat. Et il n’esquive aucune des difficultés techniques d’application. Le résultat en stupéfie plus d’un : le rapport final est approuvé à l’unanimité.

Reste à passer l’obstacle, autrement périlleux, du débat en séance publique. Il commence le 21 mars et va durer plus de trois mois. Briand le sait, sa marge de manœuvre est étroite. Car la majorité du "bloc des gauches" est composite et susceptible d’éclater sur la question religieuse.

Dans un climat électrique, le jeune député socialiste Aristide Briand va conduire de main de maître les travaux de la commission parlementaire qui conduiront à l'adoption de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat le 3 juillet 1905.
Dans un climat électrique, le jeune député socialiste Aristide Briand va conduire de main de maître les travaux de la commission parlementaire qui conduiront à l'adoption de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat le 3 juillet 1905.
© Getty - Leemage/Universal Images

Face à ses opposants à la rhétorique extrémiste, Briand convainc les modérés

Il va employer la tactique qui lui a si bien réussi en commission. Il est vrai que les extrémistes des deux bords lui facilitent la tâche. D’entrée de jeu, l’abbé Gayraud, député du Finistère, engage le fer. La séparation, explique-t-il, conduira à la banalisation de l’Eglise, à la destruction du catholicisme, à l’anéantissement de la religion. Et il se fait menaçant : "Si le vote de ce projet est un gant jeté à l’Eglise, nous le relèverons et nous verrons qui reculera. Vous allez ouvrir une période de troubles en allumant dans ce pays une sorte de guerre civile". Il ne pouvait mieux faire pour souder la gauche.

A l’inverse, le socialiste Maurice Allard, député du Var et fougueux libre penseur, juge le texte beaucoup trop complaisant envers l’Eglise. Une séparation digne de ce nom, tonne-t-il, ne doit avoir qu’un seul objectif : "déchristianiser le pays". Rien de tel pour faire apparaître la loi proposée comme un modèle de tolérance aux yeux des modérés des deux bords. D’ailleurs, la discussion des articles s’engage sans difficulté majeure. Ainsi des deux premiers, qui posent les principes : "La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes" ; "La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". De même pour le troisième, qui prévoit pourtant l’inventaire des biens ecclésiastiques.

L'article 4, point crucial

C’est sur l’article 4 que tout va se jouer. Le point est complexe, mais crucial. Puisque l’Etat se désengage, il s’agit de savoir à qui seront transférés les biens ecclésiastiques, notamment immobiliers. Le texte initial répondait simplement : aux associations qui seront légalement formées pour l’exercice du culte. Trop évasive, cette formulation est inacceptable pour la droite. Elle redoute que lesdites associations s’émancipent de la tutelle des évêques et ne remettent en cause l’unité du monde catholique.

Briand a pu mesurer la difficulté en commission. Il a donc décidé de faire une concession majeure. Le texte final précise, en effet, que les associations se conformeront "aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice". Au grand dam des plus radicaux à gauche, c’est reconnaître l’autorité de la hiérarchie catholique. Il faudra un vibrant soutien de Jean Jaurès et un vigoureux plaidoyer de Briand pour emporter le morceau.

Car le rapporteur joue, alors, cartes sur table. "Il y a des curés dans l’Eglise catholique, il y a aussi des évêques, il y a même un pape. Que voulez-vous ? Ce sont des mots qui peuvent écorcher les lèvres de certains d’entre vous, mais ils correspondent à des réalités", lance-t-il aux détracteurs de ce compromis. Avant de les mettre en garde : "Vous voulez faire une loi braquée sur l’Eglise comme un revolver ? Ne sentez-vous pas quelle sera votre responsabilité si, après vous être lancés à la poursuite d’une chimère, vous aboutissiez à une réforme inacceptable pour l’Eglise et pour le pays lui-même". L’article 4 est adopté par 482 voix contre 52. Cet obstacle surmonté, la loi est adoptée par l’Assemblée le 3 juillet, par le Sénat le 6 décembre et promulguée le 9 décembre.

  • Ils ont pensé la laïcité, un podcast écrit par Gérard Courtois, réalisé par Thomas Dutter
  • Textes lus par Rachel Khan
  • Prise de son : Romain Luquiens
  • Mixage : Nacer Moussaoui

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