Clemenceau, le lutteur
Clemenceau, le lutteur ©Radio France
Clemenceau, le lutteur ©Radio France
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Républicain radical et athée, Georges Clemenceau sera, durant sa longue carrière, un adversaire implacable de l’Eglise et des forces politiques qui la soutiennent. Son crédo ne variera pas : les droits de l’Homme et la loi républicaine doivent l’emporter sur le dogme religieux et les droits de Dieu.

Lorsque Georges Clemenceau, à 76 ans, fut rappelé à la tête du gouvernement en novembre 1917, il résuma ainsi son programme : "Faire la guerre, encore la guerre, toujours la guerre, jusqu’au dernier quart d’heure". C’est cette image de lui qui est restée : ce petit vieillard inflexible, bacchantes en bataille et chapeau cabossé, pataugeant dans la boue des tranchées pour réconforter les Poilus et galvaniser les Français. Jusqu’à la victoire sur l’Allemagne, un an plus tard.

On a oublié que la guerre, ce diable d’homme la menait depuis un demi-siècle. Tous azimuts. Contre la peine de mort, cette "imbécillité" et cette "honte". Contre la politique coloniale "coupable et folle" de la France. Contre la censure, au nom de la liberté d’expression. Contre les massacres des Arméniens commis par "l’autocratie ottomane" et le "fanatisme religieux". Ou encore la guerre des Dix Ans, menée aux côtés de Victor Hugo, pour l’amnistie des Communards.

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Mais le combat qui rassemble tous les autres, c’est celui de la République laïque, émancipatrice et protectrice des droits de l’homme.

À réécouter : Hommage à Clemenceau
Le Journal des idées
5 min

1870-1894, les combats d'un républicain radical

Jeune homme, il a terminé ses études de médecine. Puis, aventureux, il est parti aux Etats-Unis. Pendant quatre ans à New York, il fait ses premières armes de journaliste comme correspondant du journal Le Temps et arrondit ses fins de mois en enseignant le français (et l’équitation !) dans une institution pour jeunes filles de bonnes familles.

A peine est-il rentré à Paris, l’histoire bascule. Napoléon III est écrasé par les armées de Bismarck, l’Empire s’effondre, la République est proclamée le 4 septembre 1870 et les Prussiens, bientôt, assiègent la capitale. Républicain-né comme son père, Clemenceau plonge dans la mêlée. A 29 ans, il est élu maire du quartier populaire de Montmartre, puis député de Paris. Contre l’Assemblée nationale dominée par les monarchistes, il plaide sans succès pour la résistance. Puis tente sans espoir, au printemps 1871, de conjurer l’impitoyable répression que va mener le gouvernement contre la Commune de Paris.

Brutal apprentissage, qui trempe un caractère et forge des convictions. Il ne va pas tarder à les proclamer. En 1875, élu président du Conseil municipal de Paris, il énonce un credo laïque dont il ne démordra plus : "La grande affaire à venir, dit-il, c’est la victoire de la loi républicaine sur le dogme religieux, des droits de l’Homme sur les droits de Dieu".

Cette bataille, il ne cessera de la mener à l’Assemblée nationale où il est réélu en 1876, puis au Sénat au début du siècle suivant. Clemenceau est un républicain radical, au sens où on l’entend alors, c’est-à-dire à l’extrême gauche. Son adversaire principal, c’est l’Eglise et les forces politiques qui la soutiennent. Ce camp clérical est déterminé : depuis trente ans, il a été mobilisé par un pape combatif et réactionnaire. A coup d’encycliques, Pie IX a incité les catholiques à résister à toute laïcisation de la société. Et pour renforcer son magistère, il a fait adopter le dogme de l’infaillibilité pontificale.

Le député de Paris riposte sur le même ton. "L’Eglise, dit-il en 1880, a constitué et constitue encore un parti politique". Quant au Concordat napoléonien, en vigueur depuis 1801, il est à ses yeux caduc. Et pour cause : "Bonaparte a voulu faire du clergé un instrument de règne", mais c’était au prix d’un despotisme incompatible avec la République. En clair : une seule solution, la séparation !

Dix ans passent, le ton se durcit, comme lors de ce débat à la Chambre qui résume tous les autres. Clemenceau est à l’offensive : "Ce n’est pas nous qui avons fait de l’Etat laïc une religion ; c’est vous qui avez fait du catholicisme une politique. En réalité, l’Eglise, c’est la droite !". "Que faire ? Faut-il essayer de se concilier l’Eglise catholique par des concessions ?", poursuit-il en se tournant, alors, vers les républicains modérés.

Ceux-ci détiennent la majorité à l’Assemblée et au Sénat depuis 1879. Ils sont maîtres du jeu et ont fait adopter des lois essentielles : école gratuite et obligatoire, liberté de la presse, rétablissement du divorce, etc. Ils s’emploient à laïciser la société par étapes, veulent éviter un conflit frontal avec l’Eglise et croient possible de l’amadouer. Pour Clemenceau, c’est une illusion dangereuse : "Mieux vaut la guerre ! C’est plus franc, plus loyal. Et puis, nous y sommes condamnés, il n’y a, il ne peut y avoir ni paix, ni trêve entre la démocratie et la théocratie".

De l'affaire Dreyfus à la loi de 1905

Dans cette lutte sans merci contre la "théocratie", il n’est pas près de baisser la garde. D’autant moins quand s’enclenche l’affaire qui va déchirer la France au tournant du siècle. En décembre 1894, le capitaine Dreyfus a été déclaré coupable de trahison par le conseil de guerre et déporté sur l’île du Diable en Guyane. Peu à peu, après d’autres et avec d’autres, Clemenceau se persuade que Dreyfus est innocent, victime d’une machination militaire et d’un procès pipé, sur fond d’antisémitisme obsidional dans la France de l’époque.

Dès lors, il va mobiliser toute son énergie pour la défense du capitaine. Il intervient pour que L’Aurore publie, en janvier 1898, le retentissant J’accuse. d’Emile Zola dénonçant le scandale. Pendant deux ans, il consacre pratiquement un article par jour aux rebondissements incessants de l’Affaire. Et il ferraille dans tous les sens. Contre les catholiques accusés d’attiser la haine antisémite. Contre l’indignité de la hiérarchie militaire. Mais tout autant contre "ces députés radicaux et socialistes qui déclament, dans leurs articles et dans leurs discours, contre le sabre et le goupillon, pour se soumettre lâchement à la volonté d’injustice venue du sabre et du goupillon. Et cela pour l’unique raison que c’est seulement un juif qui en est la victime !"

Une du journal L'Aurore du 13 janvier 1898
Une du journal L'Aurore du 13 janvier 1898
© Getty - ullstein bild

Jusqu’au bout – la grâce présidentielle en faveur de Dreyfus, puis sa réhabilitation complète – son combat aura été celui de la justice. Par principe, bien sûr. Mais aussi parce qu’il redoute de voir se coaliser contre elle tous les vaincus de la République, Eglise et Armée en tête.

La grande controverse nationale continua, fiévreusement, jusqu’à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, qui fixe les règles de la "laïcité à la française" : liberté de conscience, liberté de culte et suppression du financement des cultes par l’Etat. C’est ce que Clemenceau revendiquait depuis trente ans. Il approuve donc le texte lors du vote au Sénat. Non sans s’être opposé à la dévolution des biens des églises à des associations cultuelles – dangereuse concession au clergé à ses yeux

Il en a la confirmation sans tarder : nommé ministre de l’Intérieur en mars 1906, il doit faire face aux désordres provoqués par l’inventaire des biens de l’Eglise, auquel s’opposent les catholiques intransigeants. Mais il fait preuve de pragmatisme et ordonne aux préfets de suspendre les inventaires s’ils exigent l’emploi de la force. Avec ce mot resté célèbre : "La question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas les chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine.

Les Nuits de France Culture
29 min
  • Ils ont pensé la laïcité, un podcast écrit par Gérard Courtois, réalisé par Thomas Dutter
  • Textes lus par Rachel Khan
  • Prise de son Romain Luquiens
  • Mixage Nacer Moussaoui

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