Ils ont pensé la nature. Darwin, le législateur
Ils ont pensé la nature. Darwin, le législateur
Ils ont pensé la nature. Darwin, le législateur ©Radio France
Ils ont pensé la nature. Darwin, le législateur ©Radio France
Ils ont pensé la nature. Darwin, le législateur ©Radio France
Publicité
Résumé

L’origine des espèces, que Charles Darwin publie en 1859, est une révolution. Le savant anglais y expose les lois de l’évolution qui, à partir de souches communes, président à l’origine, la mutation et l’extinction des espèces au fil des millénaires. Vertigineuse et féconde ouverture sur le monde du vivant.

En savoir plus

Charles Darwin aurait pu devenir un opulent bourgeois de l’Angleterre victorienne. Son père, comme son grand-père paternel, était un honorable médecin, doublé d’un financier avisé. Son grand-père maternel, Josiah Wedgwood, avait fondé la manufacture des faïences du même nom, déjà prisées dans toute l’Europe. Il n’en fut rien. Par un de ces processus de divergence des caractères dont il ferait plus tard le cœur de sa réflexion, le jeune Charles dévia rapidement de la voie qui lui était tracée. Il ne serait ni médecin, ni industriel. Et pas davantage pasteur, comme ses études de théologie à Cambridge l’y préparaient.

1832-1836. L'aventure du Beagle ou l'expérience décisive d'un jeune naturaliste anglais

Charles Darwin n’avait en effet qu’une passion dans la vie : découvrir la nature, observer les plantes et les oiseaux, collectionner les insectes. Le hasard fit bien les choses. Un professeur de botanique qui l’appréciait le recommanda au capitaine Charles Fitzroy. Celui-ci préparait une expédition pour aller cartographier les côtes d’Amérique du sud. Il cherchait un jeune naturaliste pour l’accompagner. Ce fut Darwin.

Publicité

Quand le Beagle appareille le 27 décembre 1831, Charles a vingt-deux ans. Dans ses bagages, il emporte deux livres qui seront ses deux bibles. Le récit du voyage effectué en Amérique trente ans plus tôt par le célèbre naturaliste Alexander von Humboldt. Et le premier le traité de géologie que vient de publier Charles Lyell ; pour ce dernier, la morphologie de la planète ne résulte pas de cataclysmes naturels – idée dominante à l’époque – mais de processus très lents, invisibles et incessants.

Gravure représentant le Beagle, navire de la Royal Navy sur lequel Darwin participa à une mission d'exploration sous le commandement du capitaine Robert FitzRoy, entre 1832 et 1836.
Gravure représentant le Beagle, navire de la Royal Navy sur lequel Darwin participa à une mission d'exploration sous le commandement du capitaine Robert FitzRoy, entre 1832 et 1836.
© Getty - Hulton Archive

Darwin l’écrira plus tard, ce voyage a été "l’événement le plus important de ma vie". Pendant plus de cinq ans, il ne va pas seulement parcourir le monde, du Brésil au Chili, de la Patagonie aux Galapagos, de Tahiti aux îles Cocos en passant par l’Australie. Il va surtout se former, sur le tas. A chaque escale, il explore longuement l’intérieur des terres, multiplie les observations physiques et climatologiques, valide les thèses de Lyell, étudie ici les cultures, exhume là des fossiles d’édentés géants, analyse ailleurs la formation d’un atoll coralien, collectionne partout des spécimens d’animaux et de plantes qu’il renvoie dès que possible en Angleterre. Sans oublier de s’indigner du sort des esclaves au Brésil ou des ravages du colonialisme. "Où que l’Européen ait posé le pied, la mort semble poursuivre l’aborigène" écrit-il lors du séjour en Tasmanie. Ses envois d’échantillons et ses correspondances l’ont fait connaître. A peine rentré de ce périple, Darwin est élu en 1837 à la Société géologique de Londres. Deux ans plus tard, il est admis à la très select Royal Society en 1839, l’équivalent de l’Académie des sciences.

58 min

1859. L’origine des espèces : une révolution scientifique décisive

Les quelques années qui suivent sont décisives. En même temps qu’il travaille d’arrache-pied au récit de son voyage, il s’emploie à comprendre ce qu’il appelle "le mystère des mystères". Non pas le fait que les espèces animales ou végétales se transforment, comme l’a établi Jean-Baptiste Lamarck au début du siècle. Mais quels sont l’origine et le moteur de cette évolution. Dans le plus grand secret, il élabore sa réponse et la résume dans un mémoire. Puis, comme impressionné par sa propre audace, il cache ce texte dans son bureau en 1844, accompagné d’une stupéfiante lettre à sa femme, sa cousine Emma Wedgwood épousée cinq ans plus tôt. Au cas où il mourrait brutalement, il lui demande de trouver un éditeur pour publier sa théorie. Si elle est exacte, précise-t-il, ce sera "une avancée considérable pour la science". De fait, quand Darwin se décide finalement à développer son mémoire initial et à publier L’origine des espèces en 1859, il est immédiatement évident qu’il s’agit d’une révolution scientifique décisive – doublée d’une redoutable menace pour les théologiens de son temps. Récusant toute idée d’une intervention divine dans la création des êtres vivants, il y expose en effet, de façon minutieusement documentée, les lois qui président à leur origine, leur mutation et leur extinction au fil des millénaires.

Gravure représentant des pinsons au bec adapté à différents régimes alimentaires observés par Darwin dans les îles Galápagos (Equateur) lors de son voyage sur le Beagle en 1835.
Gravure représentant des pinsons au bec adapté à différents régimes alimentaires observés par Darwin dans les îles Galápagos (Equateur) lors de son voyage sur le Beagle en 1835.
© Getty - Universal History Archive

Vers une généalogie commune à toutes les espèces animales

Deux idées lui ont fourni son cadre conceptuel. La première, on l’a vu, est celle de l’imperceptible mais implacable lenteur des phénomènes naturels dont témoigne la géologie. La seconde est celle de la lutte pour l’existence – struggle for life – empruntée à l’économiste Thomas Malthus et à son Essai sur le principe de population. Si Darwin n’en partage aucunement les conclusions sociales radicales, il juge pertinent le constat malthusien. Compte tenu, écrit-il, de "la rapidité étonnante avec laquelle se multiplient certains animaux à l’état sauvage, il naît plus d’individus qu’il n’en peut survivre". Aucun territoire ne serait en mesure de les nourrir sans de puissants freins à leur développement. Le manque de ressources alimentaires ou les changements climatiques (sécheresses ou grands froids) sont des régulateurs efficaces mais insuffisants. Dans cette "grande et terrible bataille pour la vie" que décrit Darwin, c’est la sélection naturelle qui préside au développement ou à la disparition des espèces. Cette sélection, insiste-t-il, est "le fruit du hasard aveugle et de la nécessité". A chaque génération, de façon aléatoire, de minuscules variations de leur morphologie, de leur organisme ou de leurs habitudes permettent à certains animaux de mieux s’adapter à leur environnement, de mieux se nourrir, de mieux se protéger des prédateurs et de transmettre ces qualités à leurs descendants. Darwin résume ainsi le processus : "On peut dire que la sélection naturelle scrute à chaque instant, et dans le monde entier, les variations les plus légères. Elle repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et accumule celles qui sont utiles".

Mais il y a plus, à ses yeux. Ces divergences, d’abord imperceptibles, augmentent continuellement et les races tendent à s’écarter chaque jour davantage les unes des autres et de la souche commune. C’est ce qu’il exprime de façon saisissante dans un schéma représentant les bourgeonnements, buissonnements ou étiolements de la vie à partir, écrit-il, "d’un petit nombre de formes primitives, "ou même d’une seule". Vertigineuse perspective d’une généalogie commune à toutes les espèces animales qui ne sont plus séparées que par des différences de degré et non de nature. Voire d’une généalogie commune entre l’animal et l’homme, même si, prudemment, il n’en dit pas un mot dans L’origine des espèces.

Il faudra attendre 1871 pour qu’il s’aventure sur ce terrain dans un autre ouvrage, La filiation de l’homme. Récusant par avance les extrapolations fallacieuses qui seront faites ensuite de sa théorie sur le plan social ou racial, Darwin franchit un pas supplémentaire. Si la généalogie de l’homme le rattache au règne animal, la sélection naturelle a produit, chez lui, son propre antidote : le développement d’instincts sociaux de protection ou d’entraide, ébauchés chez les animaux mais assez puissants chez lui pour atténuer et corriger la brutalité de la guerre de la nature. Vertigineuse perspective qui a ouvert un champ de recherche d’une formidable fécondité depuis 150 ans. Il est en effet remarquable que toutes les avancées ultérieures décisives, depuis la découverte des gènes au début du XXe siècle à celle de l’ADN dans les années 1950, aient toujours confirmé et enrichi la législation darwinienne.

Ils ont pensé la nature, un podcast écrit par Gérard Courtois

  • Textes lus par Rachel Khan
  • Réalisation : Thomas Dutter
  • Mixage : Jean-Ghislain Maige
Références

L'équipe

Gérard Courtois
Production
Thomas Dutter
Réalisation