Ils ont pensé la nature. Descartes, l’ingénieur
Ils ont pensé la nature. Descartes, l’ingénieur ©Radio France
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Au cœur de la révolution scientifique du XVIIe siècle européen, Descartes veut comprendre la nature pour ne plus la subir. Si Dieu en reste le grand ordonnateur, le philosophe se doit d’en comprendre, comme un ingénieur, les ressorts et les mécanismes. Pour son plus grand bienfait.

Lorsqu’il s’installe aux Pays-Bas à l’automne 1628, René Descartes a 32 ans. C’est un inconnu ou presque. Mais, déjà, un esprit farouchement indépendant, doté d’une intelligence acérée et d’une confiance en soi peu commune. Ses dix années d’étude au prestigieux collège jésuite de La Flèche puis à la faculté de droit de Poitiers l’ont convaincu de tracer sa route hors des sentiers battus. L’exemple de ses professeurs l’a dissuadé, écrit-il, de devenir "un homme de lettres dans son cabinet", occupé "à des spéculations qui ne produisent aucun effet". Pendant dix ans, il va rouler sa bosse, devenir militaire, s’engager un temps dans les troupes du duc de Bavière, voyager à travers l’Europe, s’instruire, dit-il, au "grand livre du monde". Et, au gré de ces pérégrinations, commencer à concevoir cette "science admirable" dont il a eu comme une révélation en rêve, une nuit de 1619.

A peine installé dans cette Hollande où la liberté intellectuelle n’a pas d’équivalent en Europe, Descartes s’attèle à la tâche. En 1632, il met en chantier un traité intitulé Le monde ou Traité de la lumière. L’ambition est claire : comprendre et expliquer tous les phénomènes de la nature. Par nature, précise-t-il d’emblée, "Je n’entends point quelque déesse ou quelque autre puissance imaginaire, mais je me sers de ce mot pour signifier la matière même" des éléments du monde physique. A ses yeux, le feu (et par extension la lumière), la terre et l’air sont constitués d’une infinité de "petites parties". Ce sont la taille, la forme et le mouvement de ces particules qui déterminent la structure des éléments et les rapports entre eux.

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Le détour par la fiction pour échapper aux foudres de l'Eglise

Mais Descartes est un catholique sincère. Il ne veut pas que cette conception de la matière et les conséquences qu’il en tire se heurtent aux objections voire aux foudres des théologiens. C’est pourquoi il va renoncer à publier son traité sur le monde dès qu’il apprend la condamnation de Galilée par l’Eglise en 1633. Et ce, bien qu’il partage pleinement les théories du savant italien. Pour mieux se faire comprendre sans, dit-t-il, "faire tort au miracle de la création", il utilise donc un subterfuge. Il invite le lecteur à imaginer ce qui arriverait si Dieu créait maintenant assez de matière pour composer un nouveau monde. Cette "fable" lui permet de lier très étroitement sa physique à sa métaphysique, sa conception de la nature à celle de Dieu. Et, en même temps, de s’affranchir du récit biblique de la Genèse.

Car dans la fiction que propose Descartes, Dieu ne crée pas le monde en six jours ex nihilo. Il se contente, si l’on ose dire, de rassembler la matière constitutive du monde nouveau et de l’agiter pour provoquer un chaos initial. Puis, dit Descartes, Dieu procède "c_omme un roi en son royaume"_ : il dicte quelques lois simples sur le mouvement des particules élémentaires. Il ne reste alors à la nature qu’à suivre ces lois pour démêler ce chaos et agencer progressivement toutes les choses matérielles, de la lumière au soleil, aux étoiles, au ciel, aux planètes, à la terre enfin et à tous les corps qui s’y trouvent.

Gravure de 1761 représentant le système solaire tel que l'avait représenté Descartes dans son "système" en 1640
Gravure de 1761 représentant le système solaire tel que l'avait représenté Descartes dans son "système" en 1640
© Getty - SSPL

La nature, une immense machine dont Dieu est l'ingénieur

Dès lors, la nature apparaît comme une immense machine, dont Dieu est l’admirable ingénieur en chef et dont l’homme peut, grâce à la science et à la technique, comprendre les rouages. A cet égard, il n’est pas anodin de noter que, en ce début de XVIIe siècle, l’invention des premiers télescopes et microscopes va considérablement élargir le champ de l’observation du ciel et de la connaissance du vivant.

La connaissance du vivant, précisément, passionne Descartes. A ses yeux, ce qui est vrai de la grande machinerie de la matière et des corps inanimés l’est tout autant des hommes et des animaux. Ainsi, il complète son traité sur le monde par un long chapitre sur l’homme. Et il y reviendra sans cesse durant la vingtaine d’années qui le séparent de sa mort. Pour cela, il multipliera les travaux pratiques, comme il le racontera dans une lettre à son ami Mersenne : "Un hiver à Amsterdam, j’allais quasi chaque jour en la maison d’un boucher pour lui voir tuer des bêtes et je faisais apporter à mon logis les parties que je voulais anatomiser plus à loisir..."

Là encore, il s’en remet à Dieu de la création initiale des êtres vivants et de la différence essentielle entre les hommes et les animaux. Les premiers, en effet, sont constitués de deux substances parfaitement distinctes : d’une part un corps composé de matière, d’autre part une âme, c’est-à-dire la capacité de penser et de parler. L’union entre les deux fait la singularité de l’homme, même si Descartes a le plus grand mal à la définir précisément. En revanche, à ses yeux, l’animal n’est qu’un corps sans âme, une machine "composée par la nature". Il veut bien lui reconnaître une forme de sensibilité, mais il lui dénie toute faculté de penser, contrairement à Aristote ou, plus récemment, Montaigne. Toutefois, après avoir établi cette frontière très nette entre l’homme et l’animal, Descartes ne fait pas de différence entre le corps de l’un et celui de l’autre : homme et animal n’ont besoin que de leur corps pour croître, se reproduire, se nourrir ou se déplacer. Et, comme il l’a fait pour les rouages du monde, il analyse en ingénieur les organes et les fonctions du corps. Jusqu’à comparer les mécanismes sophistiqués des os, des muscles, des nerfs, des poumons, du cœur et de la circulation sanguine aux pièces, roues et ressorts d’une horloge ou de ces automates très en vogue à l’époque.

Gravure extraite du Traité de l'homme de Descartes (1633), illustrant le fonctionnement de l'oeil et du nerf optique tel que se le représentait Descartes
Gravure extraite du Traité de l'homme de Descartes (1633), illustrant le fonctionnement de l'oeil et du nerf optique tel que se le représentait Descartes
© Getty - Oxford Science Archive

"Maîtres et possesseurs..." : pourquoi un tel malentendu ?

Cette conception de la physiologie éclaire d’un jour précis une formule célèbre de Descartes. On a vu que, dès l’origine, il a récusé une philosophie spéculative et vaine au profit d’une philosophie pratique et utile à l’homme.

Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.              
Descartes, Discours de la méthode

Des procureurs contemporains veulent y voir le manifeste inaugural d’une révolution technique visant à assujettir la nature et à l’exploiter, au risque de la dévaster. Procès partial et anachronique. Il occulte en effet ce petit "comme" ("comme maîtres et possesseurs…") qui relativise singulièrement la démesure dont Descartes serait coupable. Le réquisitoire oublie également l’application pratique qu’il propose immédiatement à sa démarche : "La conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien, et le fondement de tous les autres dans cette vie". C’est donc aux progrès de la médecine, alors balbutiante, qu’il appelle en priorité.

Enfin, l’accusation se trompe d’époque. Descartes est à l’image de ses contemporains – l’italien Galilée, l’anglais Bacon, l’allemand Kepler, le français Gassendi et bien d’autres. L’extraordinaire révolution scientifique dont ils sont les acteurs vise à comprendre la nature pour ne plus la subir, à percer ses secrets pour s’en émanciper. Pour le plus grand bienfait de l’homme. Et au service de Dieu qui en reste le grand ordonnateur. D’ailleurs, au sixième jour de la Genèse, après avoir créé l’homme et la femme, que leur dit-il ? "Croissez et multipliez, remplissez la terre et dominez-la". Bon chrétien, Descartes ne l’a pas oublié.

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