Ils ont pensé la nature (3). Diderot, le précurseur
Ils ont pensé la nature (3). Diderot, le précurseur ©Radio France
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Avec l’iconoclaste Denis Diderot, maître d’œuvre de l’Encyclopédie, passionné par toutes les sciences et matérialiste convaincu, Dieu est inutile à la compréhension de la nature. Le développement du vivant obéit à des phénomènes physico-chimiques que l’expérimentation permet de décrypter.

L’été 1769 à Paris fut caniculaire. Mais il en aurait fallu davantage pour abattre Denis Diderot. Il l’écrit à Sophie Volland : "J’ai de la besogne par-dessus les oreilles". Comme à son habitude, il mène dix projets à la fois, toujours en éveil, jonglant avec les idées, passionné par toutes les sciences, amoureux de tous les arts, écrivant comme il respire.

Un jour, il faut boucler les derniers volumes de planches illustrant L’Encyclopédie dont il est, depuis vingt ans, le maître d’œuvre avec le mathématicien d’Alembert. Un autre, il relit et complète abondamment L’histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, cinglant réquisitoire contre le despotisme, l’esclavage et le colonialisme. Un autre encore, il rédige la Correspondance littéraire – cette chronique de la vie intellectuelle parisienne adressée confidentiellement à Catherine II de Russie, à la reine de Suède et à une quinzaine de princes européens – dont son ami Grimm lui a laissé la charge. Sans oublier d’aller savourer à la Comédie française le succès tant espéré de sa pièce Le père de famille.

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57 min

Le Rêve de d’Alembert, fiction iconoclaste et texte manifeste d'un philosophe matérialiste

Au milieu de ce tourbillon, surgit, sous sa plume, un texte iconoclaste et précurseur. Il l’annonce sans fausse modestie à sa chère Sophie, le 2 septembre 1769 : "J’ai fait un dialogue avec d’Alembert et moi. Il est intitulé Le Rêve de d’Alembert_. Il n’est pas possible d’être plus profond et plus fou"_. L’extravagance consiste à mettre en scène, outre lui-même, trois personnages réels qui apprécieront d’ailleurs modérément le procédé : d’Alembert, son amie Julie de Lespinasse, et le célèbre médecin Théophile de Bordeu. Loin d’un traité de philosophie, leurs échanges se font sur le ton des salons de l’époque, avec ses traits d’esprit, ses boutades mais aussi ses fulgurances lapidaires. D’emblée, en effet, le dialogue introductif va à l’essentiel.

Pour d’Alembert, comme pour Voltaire, Rousseau et beaucoup d’autres, il faut bien admettre que l’homme est l’union d’un corps matériel et d’une âme immatérielle – même si c’est difficile à concevoir. Pour Diderot, ce dualisme formalisé un siècle plus tôt par Descartes est totalement dépassé. Il ne prend ni la peine, ni le risque d’en discuter le présupposé. En 1749, sa Lettre sur les aveugles, qui récusait l’existence de Dieu et affichait son athéisme, lui avait valu trois mois d’emprisonnement au château de Vincennes. Cet épisode l’a rendu prudent, mais n’a rien entamé de ses convictions. Pour lui, Dieu n’est pas seulement nuisible parce qu’il nourrit l’intolérance et le fanatisme ; il est surtout inutile à l’explication du monde. Et les vingt années de collaboration avec les plus grands savants de son temps pour réaliser l’Encyclopédie n’ont fait que consolider sa philosophie matérialiste.

Gravure représentant des serres d'horticulture extraite de l'Encyclopedie de Diderot et d'Alembert, 1751-1772.
Gravure représentant des serres d'horticulture extraite de l'Encyclopedie de Diderot et d'Alembert, 1751-1772.
© Getty - DEA / A. DE GREGORIO /

Pour en finir avec l’animal-machine cartésien

Devant un d’Alembert dubitatif, Diderot commence donc par quelques vérités premières : "Tout tient dans la nature. Il n’y a qu’une substance dans l’univers, dans l’homme, dans l’animal", assène-t-il. Et il ajoute, c’est le point clef, que chaque élément de la matière, atome ou molécule, est doté de sensibilité. A ses yeux, c’est une propriété intrinsèque de la matière. Diderot concède qu’il s’agit là d’une supposition, mais d’une supposition qui, dit-il, "explique tout". Pour mieux convaincre son ami d’Alembert, il prend l’exemple d’un œuf. "Qu’est-ce que cet œuf ?", interroge-t-il. D’abord une masse insensible où s’introduit un germe qui n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? Par la chaleur. Et qu’y produira la chaleur ? Le mouvement. Et quels seront les effets du mouvement ? Le développement d’un poussin qui bientôt va éclore, marcher, voler, fuir ou s’approcher, souffrir ou aimer. Bref, tout le contraire de l’animal-machine cartésien. Cela démontre, conclut-il, "qu’avec une matière inerte, disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement, on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée". La matière pense, en quelque sorte. Le pauvre d’Alembert en est si perturbé que, parti se coucher, il prolonge la discussion en rêve, à voix haute et de façon si agitée que Mme de Lespinasse note ses propos pour mieux en discuter avec le docteur Bordeu.

Gravure représentant des cocons de la chenille du bombyx, extraite de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751-1772)
Gravure représentant des cocons de la chenille du bombyx, extraite de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751-1772)
© Getty - De Agostini

La matière ? Un "chaos qui se débrouille"

Vingt ans plus tôt, déjà, dans sa Lettre sur les aveugles, Diderot avait eu cette formule saisissante : depuis l’origine du monde, la matière est "un chaos qui se débrouille". Avec le rêve de d’Alembert, il va beaucoup plus loin. La nature, écrit-il, est "un immense océan de matière", "un flux perpétuel". Et la vie pullule dans cet océan. Une suite indéfinie d’animalcules y macèrent, y fermentent et y développent des molécules en obéissant à deux phénomènes physico-chimiques prodigieux : le passage de l’état d’inertie à l’état de sensibilité et la génération spontanée.

A l’époque, le biochimiste anglais Needham a observé cela au microscope dans une goutte d’eau. Pour Diderot, cette goutte d’eau résume l’histoire du monde. A ceci près que ce qui s’est passé en un clin d’œil en laboratoire s’est développé sur des millions d’années dans l’univers, au gré de transitions insensibles, de métamorphoses invisibles. Il l’avait noté quelques années plus tôt dans ses Pensées sur l’interprétation de la nature : "La nature est opiniâtre et lente dans ses opérations". Hasardeuse également, car la contigüité de molécules peut produire la continuité d’un organisme.

Et c’est un processus qui ne s’arrête jamais : "Le monde commence et finit sans cesse", écrit-il. Avant d’ajouter, à propos de l’homme : "Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ?" Car, à ses yeux, il n’y a pas de barrières. Il le dit de façon on ne peut plus claire : "Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Toute chose est plus ou moins d’un règne ou d’un autre". Pour Diderot, ces métissages sont une intuition. Un siècle plus tard, Darwin en fera une théorie.

Reste une question qui tracasse fort Julie de Lespinasse : si l’animal humain est un assemblage de molécules sensibles les unes aux autres, comment peut-il avoir conscience de son unité, de son moi ? Il y faut bien une âme… C’est le médecin Bordeu qui lui répond, par un petit cours de génétique. "D’abord vous n’étiez rien", attaque-t-il avant de décrire son développement embryonnaire : un point imperceptible, puis un fil délié, puis un faisceau de filaments animés, puis la transformation de chacun de ces brins en un organe, doté d’une sensibilité liée à sa fonction. Si l’état de la science ne lui permet pas encore, il l’admet, de comprendre l’organisation de ce faisceau, il en est convaincu : c’est là que se noue la mémoire du vivant et la conscience de l’individu.

Voilà donc, avec Diderot, la nature affranchie de toute finalité théologique ou métaphysique. Débarrassée de Dieu et rendue à elle-même. Livrée à l’observation et à l’expérience scientifique, au gai savoir des intuitions, des tâtonnements, des complexités aléatoires. Il l’a proclamé dès son essai sur l’interprétation de la nature : "J’accorde des siècles à la physique expérimentale parce que la sphère de son utilité est infiniment plus étendue que celle d’aucune science abstraite". L’avenir ne lui a pas donné tort.

Julie de Lespinasse, gravure de Louis de Carmontelle (1717-1806)
Julie de Lespinasse, gravure de Louis de Carmontelle (1717-1806)
© Getty - DeAgostini

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