Elle a pensé la politique : Hannah Arendt, la courageuse
Elle a pensé la politique : Hannah Arendt, la courageuse ©Radio France - Sarah Debris-Erny
Elle a pensé la politique : Hannah Arendt, la courageuse ©Radio France - Sarah Debris-Erny
Elle a pensé la politique : Hannah Arendt, la courageuse ©Radio France - Sarah Debris-Erny
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Juive allemande ayant fui l'Europe nazie, la philosophie a forgé l'existence d'Hannah Arendt. Elle passera sa vie à penser l'impensable, et à définir l'essence du totalitarisme. Elle reste aujourd'hui l’une des grandes consciences contemporaines, irréductible et tutélaire.

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Lorsqu’elle débarque à New York en mai 1941, après avoir fui le régime nazi, avec 25 dollars en poche, Hannah Arendt a 35 ans. Son enfance à Königsberg a été marquée par la mort de son père puis par le cauchemar de la Première Guerre mondiale. Sa jeunesse étudiante a été rythmée par les débuts chancelants de la République de Weimar, la montée du nazisme et de l’antisémitisme. L’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 l’a immédiatement convaincue de quitter l’Allemagne.

L’exil la conduit à Paris. Répit de courte durée puisqu'en juin 1940, l’Allemagne envahit la France, et le gouvernement français fait interner tous les réfugiés allemands. Cinglante, Hannah Arendt résume : "Nous étions emprisonnés parce que nous étions des Boches ; on ne nous libéra pas parce que nous étions juifs". Elle découvre l’enfer du camp de Gurs, s’en échappe, se réfugie à Montauban, y retrouve miraculeusement son mari Heinrich Blücher, réussit à passer en Espagne, gagne le Portugal, et enfin l’Amérique dont elle devient citoyenne en 1951.

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"Je ne pourrais pas vivre sans essayer de comprendre "

Hannah Arendt avait le choix entre le désespoir et la lucidité. Elle choisit la lucidité et le courage de penser. La philosophie a forgé son exigence. Elle y a été initiée par trois grands maîtres de son temps : Martin Heidegger, Edmund Husserl et Karl Jaspers.

Penser, en 1945, c’est penser l’impensable : l’extermination des juifs d’Europe, le nazisme et son jumeau stalinien – équivalence d’autant plus iconoclaste à l’époque que l’URSS parade dans le camp des vainqueurs… Mais Arendt est réfractaire à tout dogme et ne cessera de le démontrer. Elle s’attaque donc à ce qui sera son premier grand œuvre : Les Origines du totalitarisme. Pendant cinq ans, elle va s’acharner à en démonter les ressorts, et à en disséquer la nature.

Pour elle, les régimes totalitaires ne sont pas une forme exacerbée de dictature. En effet, ces systèmes de pouvoir inédits sont parvenus, écrit-elle, "à dominer et terroriser les êtres humains de l’intérieur, dans toutes les sphères de leur vie". Et à anéantir le sens même de la politique, dont l’incessante conquête de liberté constitue le principe fondateur. Arendt en dresse l’inventaire minutieux  : puissance absolue d'un chef pourvu d'une police secrète qui lui est entièrement dévouée, endoctrinement systématique, bureaucratie tentaculaire et indéchiffrable, climat de défiance paranoïaque qui imprègne tous les étages de la société, etc. Parmi ces éléments, deux constituent, à ses yeux, la singularité démentielle des totalitarismes.

Complotisme et terreur, les deux leviers du totalitarisme

Tout d’abord une propagande ayant porté à un degré inégalé ce qu’on appellerait aujourd’hui le complotisme. Ainsi, l’invocation par les nazis d’une conspiration juive mondiale n’est pas originale. La nouveauté est double  : d’une part, elle a justifié la généralisation des pogroms contre les juifs puis leur extermination ; d’autre part, elle a légitimé l’instauration d’une société raciale dont devait être exclu quiconque avait une ascendance juive. Quant au stalinisme, l’invention d’un immense complot trotskyste contre l’URSS a servi de prétexte aux purges des procès de Moscou.

La terreur sans fin est le second levier des totalitarismes. Pour Arendt, elle est "l’essence même de ces régimes". Car elle ne se contente pas de détruire les adversaires politiques, elle englobe ensuite dans la catégorie de suspect ou d’"ennemi objectif " la population toute entière, chacun devenant en quelque sorte l’espion ou l’agent provocateur de n’importe qui.

Cette mécanique trouve son aboutissement dans les camps nazis ou le goulag russe. Pour Hannah Arendt, "ces laboratoires d’expérimentation de la domination totale permettent de vérifier la conviction fondamentale du totalitarisme que tout est possible". Ce qu’elle résume d’une formule glaçante : dans ce système, "les hommes sont devenus superflus".

L'indicible banalité du mal

Loi de la terreur absolue et logique folle du totalitarisme produisent, écrit Arendt "la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal". La formule conclut son analyse du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem auquel elle assiste en 1961 pour The New Yorker.

Banalité du mal ! Que n’avait dit là cette intellectuelle désormais reconnue, bientôt vedette des campus américains. Aux États-Unis, en Israël, la polémique fait rage. "Hannah Arendt est-elle nazie ?", titre à Paris Le Nouvel Observateur. Mais elle n’en démord pas. Pour elle, Eichmann, l’un des principaux organisateurs des camps d’extermination, n’est ni un psychopathe sadique ni un tortionnaire fanatique. Il est le prototype du criminel totalitaire  : le professionnel d’un système qui a éradiqué toute pensée et toute conscience.

"Péremptoire et provocatrice" fustigeront ses détracteurs. Elle l’admet. Mais, juive parfaitement irréligieuse, elle s’en tiendra toujours à sa conviction que l’antisémitisme est un problème politique qui doit être combattu avec les armes de l’analyse politique, sans céder, disait-elle, au "pathos". Tout en admettant, à propos de la Shoah : " Il s’est passé quelque chose que nous n’arrivons toujours pas à maîtriser". Quelque chose d’impensable.

Après le totalitarisme, la politique a-t-elle encore un sens ?

Pour Arendt, "la politique repose sur le fait de la pluralité des hommes" , une pluralité que les totalitarismes ont cherché à réduire à une seule masse ou une seule race. Ensuite, "la politique apparaît dans l’espace entre-les-hommes", cet espace public que nazisme et stalinisme ont anéanti ; cet espace où la liberté peut prendre sens, affranchie de toute nécessité de l’Histoire, "cette horrible absurdité". Enfin, "le sens de la politique demande à être reconnu, accepté et vécu comme une expérience collective", capable de produire ce qu’elle appelle "le miracle" de l’agir ensemble. La résistance, la renaissance supposent la reconstruction et la préservation d’un tel espace politique.

"Le monde, écrit Hannah Arendt, n’est pas humain pour avoir été établi par des hommes mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue". Un dialogue exigeant qu’elle poursuivra jusqu’à sa mort en 1975, au fil d’incessants séminaires universitaires aux États-Unis et d’innombrables conférences en Europe. Et qui fera d’elle l’une des grandes consciences contemporaines, irréductible et tutélaire.