Ils ont pensé la politique : Hobbes, le fondateur
Ils ont pensé la politique : Hobbes, le fondateur ©Radio France - Sarah Debris-Erny
Ils ont pensé la politique : Hobbes, le fondateur ©Radio France - Sarah Debris-Erny
Ils ont pensé la politique : Hobbes, le fondateur ©Radio France - Sarah Debris-Erny
Publicité

Inclassable et dérangeant, Thomas Hobbes est pourtant le fondateur incontestable de la philosophie politique moderne. Néanmoins, 300 ans plus tard, il est encore accusé d'être l’ancêtre du totalitarisme ou, au contraire, salué comme l’inventeur de l’État de droit.

Avec

" L’incomparable Monsieur Hobbes", disait de lui le Père Mersenne, familier de toute l’Europe savante du XVIIe siècle. "L’horrible Monsieur Hobbes", diront bientôt ses détracteurs. Penseur intrépide pour l’un, suppôt du despotisme pour les autres. Encore accusé aujourd'hui d’être l’ancêtre du totalitarisme ou, au contraire, salué comme l’inventeur de l’État de droit, Thomas Hobbes est inclassable, dérangeant, mais fondateur incontestable de la philosophie politique moderne.

Le personnage lui-même est déroutant. Front immense, moustache élégante, regard pénétrant  : son beau portrait peint par John Michael Wright dégage une grande sérénité. C’est pourtant le même homme qui va porter sur la nature humaine un regard d’un sombre pessimisme. A ses yeux, sans la puissance d’un État capable de leur inspirer crainte et respect, les hommes passeraient leur temps à s’entretuer. Ce serait, selon sa célèbre formule, "la guerre de chacun contre chacun".

Publicité
59 min

La guerre est l’horizon obsédant de ses contemporains. Lorsque Thomas Hobbes naît en 1588 dans le comté de Wiltshire, au sud-ouest de l’Angleterre, le siècle élisabéthain est à son apogée. La Royal Navy vient de tenir tête à l’Invincible Armada espagnole. Mais, tandis que Hobbes fait ses études à Oxford et devient précepteur au service des comtes du Devonshire, les choses ne tardent pas à se gâter.

Sur le continent d’abord où, attisée par les passions religieuses et les rivalités dynastiques, la Guerre de Trente ans ravage l’Europe. Puis en Angleterre même où le conflit entre le roi et le Parlement dégénère en guerre civile. Charles 1er est condamné pour haute trahison et décapité en 1649, Cromwell impose sa poigne pendant dix ans, la monarchie absolue est rétablie en 1660 avant qu’une seconde révolution instaure une monarchie parlementaire en 1689. Craignant que ses convictions monarchistes ne l’exposent, Hobbes se réfugie prudemment à Paris pendant une décennie. C’est là qu’il va écrire son maître ouvrage, Le Léviathan, publié en 1651.

Les fondements de l'État moderne en trois principes

Son ambition est explicite  : être le Galilée de la pensée politique, la concevoir avec la même rigueur que les physiciens de son temps ont appliquée aux sciences naturelles. Et pour cela, commencer par le commencement, c’est-à-dire "déchiffrer le genre humain". Jusqu’à la Renaissance, les deux postulats d’Aristote relèvent de l’évidence. D’une part l’homme est un animal politique. D’autre part, la nature a donné aux uns l’aptitude de commander et condamné les autres à obéir. Double erreur, tranche Hobbes d’emblée. Pour lui, rien ne prédispose l’homme à vivre en société. C’est même l’inverse.

A l’état de nature – qui n’est pas un état originel mais une métaphore philosophique – les passions fondamentales mettent tous les hommes à égalité. La recherche insatiable du profit et de la gloire en fait des prédateurs, acharnés à s’éliminer ou à s’assujettir. La guerre civile, précise Hobbes à l’adresse de ceux qui en douteraient, donne une idée exacte de cet état d’insécurité générale où la crainte de la mort est permanente. Mais la peur est aussi bonne conseillère. Pour échapper à ce destin terrible, c’est elle qui va conduire les hommes à organiser leur coexistence pacifique. Tel est l’enjeu de la politique.

Et cela passe par l’invention de l’État moderne, doté de ce que Hobbes appelle "une puissance commune pour tenir les hommes en respect et diriger leurs actions vers le bénéfice commun". Il faut, ici, citer ce passage décisif du Léviathan : "Le seul moyen d’établir pareille puissance commune, capable de défendre les humains contre les invasions des étrangers et les préjudices commis aux uns par les autres, est de rassembler toute leur puissance et toute leur force sur un homme ou sur une assemblée d’hommes qui peut, à la majorité des voix, ramener toutes leurs volontés à une seule volonté. C’est plus que le consentement ou la concorde ; il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, faite par convention de chacun avec chacun". Et il conclut : "La multitude ainsi ramenée en une personne une est appelée un État. Telle est la génération de ce grand Léviathan ou plutôt de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense".

En quelques lignes, les principes essentiels sont posés. D’abord celui du contrat social, qui est au fondement même du peuple et de l’Etat. C’est par ce pacte mutuel, en effet, que chacun renonce à sa puissance naturelle et la transfère à l’État tout-puissant. A charge pour ce dernier de faire respecter ce contrat collectif, d’établir les lois de la vie commune – ce qu’on appellera plus tard l’État de droit – et d’assurer ainsi la protection de tous face aux discordes intérieures et aux menaces extérieures.

Pour être effectif, ce pouvoir protecteur suppose que les hommes le respectent et y obéissent. La raison devrait les y conduire, puisque c’est à la fois le sens du contrat social et leur intérêt bien compris. Mais Hobbes, sceptique, en doute. Il l’écrit de façon lapidaire : "Les conventions sans l’épée ne sont que des mots et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité". C’est pourquoi l’Etat dispose de la violence légitime, seule capable de museler la violence naturelle des hommes.

Une souveraineté monarchique, au-delà de toute conception théologique

Le deuxième principe est celui de la souveraineté. L’État, pour Hobbes, s’incarne dans une personne. Un monarque absolu, voire despotique, comme le dénonceront ses contradicteurs un siècle plus tard ? Pas nécessairement.

Au fond, la nature du régime politique lui paraît secondaire, dès lors que la représentation politique du peuple est solidement assurée. Ainsi, on l’a vu, Hobbes envisage explicitement que la souveraineté puisse être dévolue à une assemblée – restreinte et aristocratique, ou la plus large et démocratique. Mais il redoute l’instabilité d’un tel système. C’est pourquoi il privilégie sans hésiter la monarchie, à la fois par conviction et par pragmatisme. La concentration du pouvoir en une seule main est, juge-t-il, le moyen le plus sûr de l’exercer pleinement.

Le troisième principe marque, lui aussi, une rupture radicale dans la pensée du politique. En effet, si Hobbes adopte l’image biblique du Léviathan, cette créature dotée d’une force irrésistible selon le Livre de Job, c’est pour mieux s’émanciper de toute conception théologique du pouvoir. Engendré par le contrat social et la raison humaine, son Etat-Léviathan ne relève plus du droit divin.

Mieux, pour éviter tout conflit de légitimité, il estime que le souverain civil doit être, en même temps, le chef de l’Eglise en son royaume, comme c’est encore le cas de l’Eglise anglicane. Cette visée révolutionnaire valut d’ailleurs à Hobbes de sévères controverses avec les théologiens qui l’accusèrent d’athéisme. En réalité, il ne contestait pas l’existence d’un Dieu immortel, mais réservait son royaume à l’au-delà.

Un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau reprendra à son compte les deux concepts-clefs de Thomas Hobbes – l’état de nature et le contrat social. Mais il en tirera la conclusion inverse. A ses yeux, renoncer à la liberté, fût-ce pour assurer sa sécurité, c’est renoncer à sa qualité d’homme. Obsession de la sécurité ou aspiration à la liberté  : c’est peu dire que cette alternative n’a rien perdu de son actualité dans les démocraties modernes.

58 min