Jaurès, le fondateur
Jaurès, le fondateur ©Radio France
Jaurès, le fondateur ©Radio France
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En avril 1905, au moment même où il participe en première ligne à l’unification des socialistes français, Jean Jaurès intervient de façon décisive dans le débat parlementaire sur la loi de séparation. Pragmatique, comme Aristide Briand, il veut pacifier les relations entre l’Etat et l’Eglise catholique.

Pour les hommes comme pour les nations, il est des moments où l’Histoire bascule. La fin du mois d’avril 1905 à Paris est de ceux-là. Le 21 de ce mois, c’est un vendredi, Jean Jaurès va batailler toute la journée à la Chambre des députés pour débloquer le débat sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Et le dimanche 23, dans la Salle du Globe enfumée, boulevard de Strasbourg, il participe en première ligne au congrès qui réalise l’unité de tous les courants socialistes au sein d’un même parti. C’est la naissance de la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, ancêtre du Parti socialiste. Saisissant enchaînement de deux mouvements qui vont redessiner la France du XXe siècle.

Jaurès, une éloquence volcanique au service de la laïcité

Il faut imaginer Jaurès durant ces quelques jours décisifs. Silhouette trapue, mal fagotée, cheveux en bataille et barbe en broussaille, il a gardé de ses origines campagnardes un air de simplicité généreuse. A peine avalés le concours de l’Ecole normale supérieure et l’agrégation de philosophie, ce surdoué de l’école républicaine a conquis son premier mandat de député dans le Tarn en 1885, à 26 ans. A la tribune du Palais Bourbon comme devant les mineurs de Carmaux, son éloquence volcanique est déjà légendaire. L’idéal socialiste – un socialisme plus humaniste que marxiste, plus démocratique que dogmatique – est venu rapidement renforcer sa foi inébranlable dans la République.

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République et socialisme, le combat est le même à ses yeux. A condition de les fonder, l’une et l’autre, sur le socle de la laïcité. C’est-à-dire, à ses yeux, le principe préalable à la liberté de l’esprit et à l’exercice de l’intelligence. Grâce à l’école, elle doit être le moteur de l’émancipation intellectuelle du peuple d’abord, de l’émancipation sociale du prolétariat ensuite.

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Nourrie de réflexions philosophiques sur les rapports entre les religions et l’Etat, sa conviction est forgée depuis longtemps. Il l’exprime sans détour en mars 1904. Deux ans auparavant, le président du conseil, Emile Combes, a engagé une lutte tenace contre les congrégations religieuses. Il franchit un pas plus en interdisant aux congréganistes toute activité d’enseignement.

Cette décision est totalement légitime, soutient Jaurès à la Chambre. Depuis l’Evangile jusqu’au dogme de l’infaillibilité pontificale, le christianisme porte en lui, dit-il, "un principe d’autorité et d’asservissement intellectuel". Cette "logique catholique" est incompatible avec la République fondée, elle, sur la liberté de conscience. Il juge donc essentiel de fermer à l’Eglise les portes de l’école. Celle-ci a pour mission de former l’esprit de la jeunesse et de lui donner "l’habitude même de la raison". Elle doit donc être placée à l’abri de tout dogme.

1903-1905, deux années de combat acharné

Pour le député de Carmaux, il ne fait aucun doute que cette interdiction est la dernière étape avant la séparation des Eglises et de l’Etat. Dès 1903, il a co-signé l’une des propositions de loi en ce sens. Au même moment, c’est lui qui a convaincu son ami Aristide Briand de prendre en charge la commission parlementaire mandatée pour préparer cette réforme capitale. Durant toute l’année 1904, Briand l’a tenu informé de l’avancée des travaux qui se tenaient à huis clos.

Aussi, lorsque le débat commence devant l’Assemblée, en mars 1905, Jaurès est parfaitement averti du contenu du texte et du rapport des forces dans l’Hémicycle. Il sait qu’il va falloir mener le combat sur deux fronts. Contre les conservateurs et la droite catholique, évidemment. Mais aussi contre les députés de gauche les plus radicaux, bien décidés à mener une guerre sans merci contre l’Eglise.

L'article 4, pierre d'achoppement du débat

Comme il était prévisible, le débat se crispe sur l’article 4 de la loi. Puisque le Concordat de 1801 va être abrogé et, avec lui, le financement des cultes par l’Etat, il est prévu de transmettre les biens ecclésiastiques aux associations qui seront chargées d’organiser les cultes. Mais cette formulation très générale a déclenché, le 20 avril, une levée de boucliers de la droite catholique. Elle redoute d’éventuels conflits entre ces associations et la hiérarchie catholique. Pour éviter le blocage, le rapporteur, Briand, a donc précisé que les associations agiront "en se conformant aux règles d’organisation générales" de leur culte. Du coup, c’est la gauche anticléricale qui a poussé les hauts cris devant cette concession, presque cette trahison.

On en est là, le lendemain, quand Jaurès intervient. Et de quelle manière : un discours fleuve, interrompu par le dîner et repris dans la soirée ! Outre mille développements juridiques et envolées historiques, il en vient à l’essentiel : "S’il n’avait été question que de créer un régime nouveau en faisant table rase, il eût été facile de ne pas faire allusion au fonctionnement actuel des Eglises et des cultes".

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Et il martèle l’argument, à l’adresse de ses "amis républicains" : "Au lieu de planter votre régime nouveau dans un terrain vierge, vous le plantez dans une terre où subsistent les racines des vieux cultes". Vous vous indignez, leur lance-t-il, que l’amendement de la commission consacre la hiérarchie catholique. Mais ce n’est pas le cas, il revient simplement à "constater qu’il y a une Eglise fonctionnant dans des conditions de fait". Cela frise le sophisme, mais c’est bien l’esprit de la loi de ménager des "transitions" pour lever les appréhensions des catholiques.

Cette ouverture enfin, qui montre que Jaurès voyait loin : "La question est de savoir si vous voulez opprimer par la force et par la ruse les vielles croyances ou si vous attendez du temps, des progrès de la raison, de l’entière sécularisation de l’Etat et de l’éducation laïque des générations successives, l’évanouissement des croyances séculaires". De fait, c’est ce qui s’est produit en quelques décennies.

"La séparation est faite"

Les cléricaux rassurés, les anticléricaux ainsi désarmés, l’article 4 fut très largement adopté. Et Jaurès put s’exclamer, en sortant de cette séance marathon : "La séparation est faite". Il devra pourtant y revenir un an plus tard, quand la résistance du monde catholique et les difficultés d’application obligeront à remettre l’ouvrage sur le métier. A nouveau, le 13 novembre 1906, il va prêcher la tolérance et la reconnaissance pleine et entière aux catholiques de la liberté d’association. Sans réticence, sans chicaneries et sans délais.

A ses yeux, telle est la condition nécessaire pour arriver à "un régime de paix définitive" entre l’Etat et l’Eglise. Cette paix, lance-t-il ce jour-là, "il n’y a rien de notre part qui y répugne. La République n’est pas un dogme. Je dirais presque qu’elle n’est pas une doctrine. Elle est avant tout une méthode. Une méthode pour obtenir la plus haute efficacité possible de toutes les énergies humaines par la plénitude de la liberté". Tout dépendra, prédit-il, de l’attitude du catholicisme. Soit celui-ci s’enfermera dans un isolement intransigeant et mortel. Soit "il se réveillera et comprendra que ce qu’il y a en lui de vivant, de hardi, de fécond peut se développer, doit se développer dans la liberté commune".

Cela ne manquait ni d’allure, ni de lucidité. Mais il avait, un an après l’unification des socialistes, une autre raison de vouloir clore ce chapitre. Et il le dit sans détour : il importe "au socialisme comme à la République, au socialisme plus encore qu’à la République, que la question religieuse enfin réglée cède la place, dans l’ordre du jour du Parlement et du pays, à l’immense et urgente besogne des réformes sociales". Ce fut tout le sens de son action jusqu’au 31 juillet 1914, à la veille d’une guerre mondiale qu’il tenta jusqu’au bout de conjurer. Ce soir-là, alors qu’il dînait au café du Croissant, il fut assassiné par un jeune nationaliste.

Le café du Croissant à Paris où Jean Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914
Le café du Croissant à Paris où Jean Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914
© AFP - AFP
  • "Ils ont pensé la laïcité", un podcast écrit par Gérard Courtois, réalisé par Thomas Dutter
  • Textes lus par Rachel Khan
  • Prise de son : Romain Luquiens
  • Mixage : Nacer Moussaoui

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