Ils ont pensé la nature (3). Thoreau, l'arpenteur
Ils ont pensé la nature (3). Thoreau, l'arpenteur ©Radio France
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Ils ont pensé la nature (3). Thoreau, l'arpenteur ©Radio France
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Procureur implacable de l’Amérique matérialiste des années 1850, Henry David Thoreau va s’installer pendant deux ans au cœur des forêts du Massachussets et vivre en osmose avec la nature. Le superbe récit de cette expérience, Walden, est devenu, aujourd’hui, une bible pour les écologistes.

Dans l’Amérique matérialiste et conquérante des années 1850, aucun de ses contemporains n’aurait imaginé que Henry David Thoreau deviendrait, un siècle et demi plus tard, l’ancêtre tutélaire des écologistes, l’icône des zadistes, voire l’inspirateur des survivalistes. A leurs yeux, ce Diogène marginal et ascétique, était plus excentrique que prophétique. Il est vrai que Thoreau fit tout pour cela. Orgueilleusement rétif aux aspirations de son temps, il résuma ainsi sa règle de vie : "Ne pas être obligé de marcher au pas ; ne pas vivre dans ce XIXe siècle inquiet, bourdonnant et nerveux, vulgaire, mais au contraire me tenir immobile et méditer en le regardant passer".

De Concord à Walden

De fait, à peine terminées, sans enthousiasme, des études à Harvard, Thoreau retourne dans la petite ville de Concord où il est né en 1817. A 30 kilomètres de Boston, Concord n’est ni le Far West aventureux, ni le Sud esclavagiste qu’il abhorre, mais une paisible société de 2 000 âmes. Les fermiers y sont les plus nombreux. Son père y a créé une fabrique de crayons plutôt florissante. Le chemin de fer y passe dès 1844. C’est aussi un foyer culturel depuis que Ralph Waldo Emerson y a élu domicile et attiré écrivains et poètes. Premier intellectuel américain autoproclamé, il est l’auteur en 1836 d’un essai intitulé Nature, manifeste d’une philosophie – le transcendantalisme - qui entend associer dans une même démarche la connaissance de soi et celle de la nature. De quinze ans son cadet, Thoreau devient son disciple, son ami, son factotum et le précepteur de son fils. Rencontre décisive donc, mais transitoire. Il l’écrira sans ménagement quelques années plus tard : "Etre philosophe, ce n’est pas seulement nourrir des pensées subtiles, ni même fonder une école, mais aimer la sagesse au point de vivre selon ses exigences". Faute de quoi la réussite des grands penseurs "est le plus souvent une réussite mondaine".

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La maison familiale de Henry David Thoreau à Concord (Massachusetts)
La maison familiale de Henry David Thoreau à Concord (Massachusetts)
© Getty - Bettmann

Deux années dans les bois

Thoreau, à l’évidence, est tout sauf mondain. Il en fait rapidement la démonstration radicale. Jugeant mauvaises, stupides ou inutiles toutes les choses que recherchent ses concitoyens – confort, modernité, propriété, richesse, mariage – il se met à l’écart de la société. Durant l’été de 1844, il s’installe dans la forêt, en bordure de l’étang sauvage de Walden, à deux kilomètres de Concord. Il y construit une cabane en rondins et en planches, y installe un lit, une table et trois chaises et, l’hiver venu, y aménage une cheminée. Le tout, note-t-il scrupuleusement, pour la modique somme de 28,12 dollars. Le matin, il bucheronne, sarcle ses haricots, fait cuire son pain, pêche ou arpente la forêt comme un indien suivant des pistes secrètes. L’après-midi, il lit, médite, observe plantes et fleurs, s’émerveille du chant des oiseaux, contemple le manège des animaux. Et il tient son journal quotidien, dont il tirera quelques années plus tard Walden, ou la vie dans les bois, le superbe récit de cette expérience singulière. Le soir, souvent, l’ermite rompt sa solitude, va dîner à Concord dans sa famille. Avant, par tous les temps, de regagner son refuge dans la nuit noire, guidé seulement par la mémoire de ses pas.

Vue de l'étang de Walden depuis la cabane occupée par Henry David Thoreau entre 1844 et 1846
Vue de l'étang de Walden depuis la cabane occupée par Henry David Thoreau entre 1844 et 1846
© Getty - Bettmann

Thoreau a lu le récit du voyage d’Alexander von Humboldt en Amérique du sud ou celui de Charles Darwin autour du monde. Il en a retenu le goût de l’observation et le désir de connaître tous les phénomènes naturels. Mais nullement celui de mettre les voiles, qu’il brocarde d’un humour grinçant : "Il ne vaut pas la peine de faire le tour du monde pour s’en aller compter les chats de Zanzibar". Faire le tour de son âme est une exploration autrement exigeante à ses yeux. Pour cela, les bois de Concord suffisent. Il va y passer deux ans, deux mois et deux jours, avec les saisons pour amies. 

Je voulais vivre intensément, et aspirer toute la moelle de la vie ; vivre de manière si robuste, si spartiate que je serais en mesure d’arracher à la racine tout ce qui dans la vie n’était pas la vie. Chaque matin était une invitation enjouée à m’assurer que ma vie fût aussi simple, aussi innocente que la Nature elle-même.                
Henry David Thoreau

Cette retraite est un hymne à la nature, une déclaration d’amour fusionnel. "Je vais et je viens dans la nature avec une liberté étrange, comme un de ses constituants. Ne suis-je pas moi aussi partiellement fait d’un humus organique ?" Sa jubilation n’est jamais aussi intense que lorsqu’il abolit en lui la part de l’humain pour laisser s’exprimer ses fibres végétales, animales ou minérales. Quelques aphorismes en témoignent : "Nous sommes conscients d’avoir un animal en nous, reptilien et sensuel", "J’ai poussé à cette époque comme le maïs pousse dans la nuit". Ou encore cette description saisissante, presque hallucinée, du dégel de l’étang au printemps, quand tout ce qui était figé retrouve vie, sourd du sol, ruisselle et dessine dans le sable de fabuleux hiéroglyphes.

Cela suggère au moins que la terre a des entrailles et qu’en cela aussi, elle est mère de l’humanité. La terre n’est pas qu’un vulgaire fragment d’histoire morte, n’est pas uniquement faite de strates superposées comme les feuilles d’un vieux livre. La terre est une poésie vivante comme les feuilles d’un arbre.          
Henry David Thoreau

Explorez-vous vous-mêmes !

Une fois sa mue faite, le sauvage en lui découvert, et sa cabane abandonnée, Thoreau retourne s’installer à Concord dans la maison familiale. Mais il ne déviera plus de ses certitudes. L’homme n’est pas le maître de la nature, seulement le résident. Il n’a pas de droits sur elle, seulement le devoir d’en comprendre le langage et de la traiter avec délicatesse ; contrairement aux fermiers, ces pillards. Ayant si minutieusement arpenté les bois de Walden – et, plus tard, les forêts du Massachussetts et du Maine lors de longues excursions – il en deviendra l’arpenteur expert, louant ses services trois dollars par jour pour établir relevés cadastraux, délimitations de propriétés ou tracés de routes. Minime concession à une société qu’il continuera à fustiger. L’impôt ? Il refuse de le payer et passera pour cela une journée en prison. L’Etat ? Il le récuse, dès lors qu’il veut forcer le citoyen à soutenir financièrement l’esclavage et la guerre, contre le Mexique en l’occurrence ; il lui oppose la désobéissance civile, titre d’un essai qui inspirera, plus tard, Gandhi ou Martin Luther King.
Quant au meilleur gouvernement, c’est à ses yeux celui qui gouvernerait le moins possible et respecterait pleinement la souveraineté de la conscience individuelle. Mais, en cette matière comme pour son expérience de la nature, il n’entend pas faire œuvre de prosélyte ou proposer un modèle. Individualiste autant que libertaire, il conclut sèchement, dans Walden : "Que chacun s’occupe de ses propres affaires !" Avant de lancer à ses concitoyens cette ultime bravade : "Explorez-vous vous-mêmes. C’est pour cette tâche qu’il faut avoir et de l’œil et du cran".

Thoreau mourut à 44 ans de la tuberculose, en 1862. Emerson, dont il s’était éloigné, prononça son éloge funèbre. Il eut une jolie formule : "Thoreau choisit, fort sagement pour lui-même sans aucun doute, d’être le célibataire de la pensée et de la Nature". Son seul tort, ajouta-t-il, fut "de n’avoir point eu d’ambition". D’autres, beaucoup plus tard, s’en sont chargés pour lui.

Avoir raison avec...
58 min

Ils ont pensé la nature, un podcast écrit par Gérard Courtois

  • Textes lus par Rachel Khan
  • Réalisation Thomas Dutter
  • Mixage : Ludovic Augé

L'équipe