Ils ont pensé la nature. Von Humboldt, le voyageur
Ils ont pensé la nature. Von Humboldt, le voyageur ©Radio France
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Un voyage scientifique de cinq ans en Amérique latine a fait d’Alexander von Humboldt le savant le plus célèbre au début du XIXe siècle. Botaniste, géologue, zoologiste, climatologue, le baron prussien conçoit la nature comme un fascinant assemblage de phénomènes liés les uns aux autres.

Il était aussi intrépide dans les forêts amazoniennes que dans les steppes de l’Asie centrale. Aussi renommé dans le Paris napoléonien qu’à la cour du roi de Prusse. Tous les grands esprits de son temps étaient ses familiers, ses amis, ses intimes. Goethe disait, épaté : "En huit jours de lecture assidue, on n’en apprendrait pas autant qu’avec lui en une heure". Le baron Alexander von Humboldt fut, sans conteste, le savant le plus célèbre de la première moitié du XIXe siècle.

Gravure représentant Alexandre von Humboldt dans sa bibliothèque en 1856
Gravure représentant Alexandre von Humboldt dans sa bibliothèque en 1856
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

Un frénétique appétit de savoir

Enfant, il avait lu avec passion le récit du voyage autour du monde de Bougainville. Durant ses études, il s’était lié avec le naturaliste allemand Forster qui avait accompagné Cook dans son second tour du monde. Le destin du jeune Humboldt était scellé : quitter le sombre château familial de Tegel, à proximité de Berlin, laisser derrière lui les vieux parapets de l’Europe, explorer le monde pour mieux en comprendre les lois et les secrets. Et il s’y prépare avec un frénétique appétit de savoir : physique et chimie, botanique et géologie, astronomie et magnétisme, climatologie et cartographie, rien n’échappe à sa curiosité. Formé dans la prestigieuse école des mines de Silésie, il renonce à une prometteuse carrière dès que l’héritage familial lui assure fortune et liberté. Il a trente ans et ne songe plus qu’à partir. Il a rencontré à Paris un jeune botaniste, le bien nommé Aimé Bonpland. Ils font équipe. Plusieurs projets capotent. C’est finalement le roi d’Espagne qui leur ouvre les portes de ses colonies d’Amérique du sud. Equipés de tous les instruments de mesure possibles, ils embarquent à la Corogne en mai 1799. Ils seront de retour en juin 1804.

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Le 5 juin 1799, le naturaliste allemand Alexander von Humboldt et son compagnon français, le botaniste Aimé Bonpland embarquent à La Corogne à destination de l'Amérique du sud. Leur voyage durera 5 ans.
Le 5 juin 1799, le naturaliste allemand Alexander von Humboldt et son compagnon français, le botaniste Aimé Bonpland embarquent à La Corogne à destination de l'Amérique du sud. Leur voyage durera 5 ans.
© Getty - Matthias Balk/Picture Alliance

Cinq années d'exploration en Amérique latine

Comme l’écrira Humboldt, "la plupart des voyageurs attachés à des expéditions scientifiques se bornent à voir des côtes et il n’en saurait être autrement dans les voyages autour du monde". Au contraire, il veut s’enfoncer dans les terres, ausculter plaines et montagnes, jungles et volcans, inventorier plantes et animaux, mesurer les phénomènes climatiques, connaître les populations et les économies locales. Pendant cinq ans, avec le fidèle Bonpland, Humboldt va s’y employer en Amérique. Partis de la côte de la Nouvelle-Andalousie – l’actuel Venezuela – où ils découvrent avec émerveillement la luxuriance tropicale – et avec horreur l’abomination de l’esclavage –, ils se dirigent vers le sud. Leur objectif : vérifier que le bassin de l’Orénoque et celui de l’Amazone communiquent par le canal de Casiquiare. C’est chose faite après soixante-quinze jours d’harassante et périlleuse navigation en pirogue. Humboldt en rapporte des milliers de plantes, des mesures de toutes sortes et des constats alarmants, déjà, sur les ravages de la déforestation : pratiquée par les colons européens pour favoriser la culture à grande échelle de l’indigo, elle ravine les terres, tarit les sources et assèche les lacs. Pionnier, il est le premier à comprendre le rôle essentiel de la forêt dans l’écosystème et la régulation du climat. Cette moisson scientifique se poursuit à Cuba puis, à nouveau, sur le continent. Rien ne les arrête. Depuis Carthagène, Humboldt et Bonpland décident de rejoindre Lima en passant par Bogota et Quito, 2500 kilomètres à dos de mule ou à pied. C’est l’occasion de traverser la cordillère des Andes, d’explorer tous les volcans de l’Equateur, de gravir sans aucune assistance le Chimborazo, alors réputé plus haut sommet du monde avec ses 6 200m.

Illustration représentant le volcan Chimborazo (Equateur) extraite d'une édition du 19e siècle du Voyage de Humboldt et Bonpland (1799-1803)
Illustration représentant le volcan Chimborazo (Equateur) extraite d'une édition du 19e siècle du Voyage de Humboldt et Bonpland (1799-1803)
© Getty - DeAgostini

Un séjour parisien fécond

Au fil de ce périple, Humboldt conçoit et formalise ce qu’il appelle son Tableau physique. En un seul dessin, magnifique, il représente l’étagement des plantes, des sols et des roches en fonction de l’altitude, de la température et du climat ; il établit les correspondances avec ce qu’il a observé dans les Alpes ; et il conclut à l’interdépendance de tous les phénomènes naturels. Il ne cessera plus de développer cette approche globale, convaincu qu_’_"un seul et indestructible nœud enchaîne la nature entière".

Le voyage se prolonge au Mexique. Aux Etats-Unis enfin, incontournables pour ce citoyen du monde, fidèle aux idéaux des révolutions américaine et française. Il y est accueilli chaleureusement par le président Jefferson, aussi féru de naturalisme qu’avide d’informations sur les colonies espagnoles voisines. Humboldt ne rechignant jamais à partager son savoir, les deux hommes se lient d’amitié. Cela ne fera qu’accroître son prestige à son retour à Paris dont il devient très vite la coqueluche. Car le baron prussien décide de s’y installer et y résidera pendant plus de vingt ans, en dépit des guerres napoléoniennes et des soubresauts de l’Histoire. Humboldt n’imagine pas vivre ailleurs que dans la capitale des sciences. Il y a là Cuvier, le créateur du Museum d’histoire naturelle auquel il offre un herbier de 6000 échantillons, et une pléiade de savants, Jussieu, Lamarck, Berthollet, Chaptal, Delambre, Laplace, et bien d’autres, sans oublier Arago et Gay-Lussac avec qui cet éternel célibataire noue de très fortes amitiés. Ponctuées de communications à l’Académie des sciences ou au Museum, ces années parisiennes sont consacrées à la rédaction de l’immense récit de son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, complété par de nombreux essais sur la géographie des plantes, sur Cuba, sur le Mexique, entre autres.

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Humboldt ou la synthèse de l'esprit romantique de son temps et de la rigueur scientifique

En 1826, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III finit tout de même par s’agacer et exige le retour au pays de l’enfant prodigue. Celui-ci est contraint d’obéir et de se plier aux contraintes d’une vie de chambellan à la cour de Postdam. Mais cela n’entame en rien son activisme. Vulgarisateur hors pair, il se lance dans une soixantaine de conférences qui attirent le Tout-Berlin et vont servir de base à son grand œuvre testamentaire, Cosmos, essai d’une description physique du monde. Surtout, il s’échappe dès qu’il peut. Vers Paris presque chaque année ou vers la Russie. En 1829, en effet, le tsar Nicolas 1er l’invite à Saint-Pétersbourg, le reçoit en grande pompe et lui offre, tous frais payés, d’aller explorer les ressources minières de l’empire. A 60 ans, Humboldt n’hésite pas une seconde. En six mois, cette nouvelle expédition va le conduire dans l’Oural puis, à travers les steppes sibériennes, jusqu’au pied de l’Altaï et aux confins de la Chine.

Il en rapporte, pour le tsar, la confirmation des ressources en or, en platine et en diamants de l’Oural. Et, pour lui-même, l’ultime validation de son intuition première. Comme il l’écrira dans Cosmos, la nature est un immense assemblage de phénomènes géographiques, climatiques, botaniques, zoologiques ou anthropologiques étroitement liés les uns aux autres et reliant tous les continents. Et il en profite pour se démarquer de la philosophie de la nature alors en vogue, dans le sillage de Schelling par exemple. La science, martèle-t-il, n’est pas l’ennemie de la nature, la compréhension de ses lois n’étouffe en rien son pouvoir magique. Au contraire, elle vivifie les émotions et le sentiment de sublime que procure sa contemplation. Humboldt n’oppose pas savoir encyclopédique et romantisme ; il en fait la synthèse.

Vingt ans après la mort du baron en 1859, Charles Darwin n’hésitera pas à reconnaitre sa dette envers celui qu’il qualifiera de "plus grand voyageur scientifique ayant jamais vécu". Il n’empêche qu’il l’éclipsera et le plongera dans l’oubli pour des décennies.

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