Cimetière de Marioupol ©AFP - STRINGER
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Résumé

Cela fait plus de 100 jours que la Russie a envahi l'Ukraine sous prétexte d'une démilitarisation et d'une dénazification de l'Ukraine. A ce jour, Moscou s’est emparé de 20 % du territoire ukrainien. Une guerre qui a de nombreuses conséquences militaires, diplomatiques, économiques ou judiciaires.

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Monique Canto-Sperber (Philosophe, directrice de recherche au CNRS, ancienne directrice de l’ENS et ancienne présidente de l'université Paris sciences et lettres (PSL), auteure de plusieurs ouvrages de philosophie antique et philosophie morale contemporaine), Bertrand Badie (Politiste, spécialiste des relations internationales), Gérard Courtois (journaliste, ancien chroniqueur au quotidien Le Monde), Hubert Védrine (diplomate, ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin et ancien secrétaire général de la présidence de la République sous François Mitterrand).

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Depuis le 24 février, Moscou a rencontré une forte résistance des Ukrainiens. Les forces russes, mal organisées et qui ne s'attendaient pas à une telle résistance ont décidé de changer d'objectif. Les forces russes se concentrent dans le Donbass et sa ville stratégique de Severodonetsk. Dans le Sud, les Ukrainiens s’inquiètent d’une possible annexion des régions conquises par les forces russes, Moscou évoquant des référendums dès juillet. En plus des territoires séparatistes de Donetsk et Lougansk, il pourrait aussi s’agir des régions de Kherson et Zaporijjia, dans le sud. Des administrations y ont ainsi été imposées pour, par exemple, introduire le rouble russe comme monnaie, accorder la nationalité russe aux habitants ou encore installer les réseaux de communication russes.

Le coût humain de la guerre

L’invasion russe lancée le 24 février "a fait payer un lourd tribut à la population civile", s’alarme Amin Awad, coordinateur de l’ONU en Ukraine, parlant "des destructions, des dévastations dans des villes et villages" ainsi que des "vies, des maisons, des emplois et des perspectives perdues". Selon l’Organisation internationale pour les migrations et le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU, plus de huit millions d’Ukrainiens sont déplacés à l’intérieur de leur pays, et 6,8 millions ont fui à l’étranger. Au moins 262 enfants sont morts dans la guerre en Ukraine et 415 blessés, a annoncé mercredi le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), relevant que le conflit ukrainien a laissé jusqu’à présent 5,2 millions d’enfants dans le besoin. Selon Volodymyr Zelensky, 60 à 100 soldats ukrainiens meurent au combat chaque jour, et environ 500 autres étaient blessés. Selon lui "au moins des dizaines de milliers"  de civils ont été tués à ce jour. Rien qu’à Marioupol, les autorités avaient compté plus de 21 000 morts parmi ceux qui ne combattaient pas. Côté russe, les derniers chiffres officiels datent du 25 mars, lorsqu’un général a déclaré aux médias d’État que 1 351 soldats avaient été tués et 3 825 blessés. Un chiffre minoré, pour les observateurs occidentaux présents sur place. À la fin d’avril, le gouvernement britannique avait estimé les pertes russes à 15 000 hommes.

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Des morts, des blessés et des crimes de guerre... Lundi 23 mai, le tout premier soldat russe, jugé en Ukraine pour crime de guerre, a été condamné à la prison à perpétuité. Le sergent Chichimarine, 21 ans, avait admis avoir abattu Oleksandre Chelipov, un civil de 62 ans, dans le nord-est du pays au cours des premiers jours de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. Il a fait appel depuis. Mardi, un tribunal ukrainien a condamné à 11 ans et demi de prison deux soldats russes accusés d'avoir bombardé, au lance-missiles multiple, deux villages de la région de Kharkiv, dans le nord-est du pays. Des affaires parmi les 13 000 enquêtes en cours en Ukraine sur d’éventuels crimes de guerre. L’Ukraine enquête aussi sur les déportations forcées d’enfants vers la Russie. La médiatrice ukrainienne pour les droits de l’homme, Lyudmyla Denisova, avait déclaré le mois dernier que plus de 210 000 enfants auraient été transférés vers la Russie.

Les conséquences économiques

Embargo sur le pétrole russe, investissements interdits, gels des avoirs, restrictions bancaires, des espaces aériens et maritimes : les pays occidentaux ont pris depuis fin février des sanctions d'une ampleur inégalée visant tous les secteurs en Russie et son allié biélorusse dont l'impact reste encore à mesurer. Mais les effets de la guerre se font sentir à travers le monde, impactant la croissance économique, les chaînes d'approvisionnement et les secteurs alimentaire et énergétique. Et faisant notamment craindre une crise alimentaire, tout particulièrement en Afrique du Nord. Pour l’Ukraine, les bombardements et les chars russes sur son territoire vont faire plonger son PIB d’au moins 30% sur l’année. La Russie, du fait des sanctions, verra son économie reculer d’environ 10%. Au niveau mondial, le FMI a revu en avril sa prévision de croissance pour l’année à 3,6%, contre 4% anticipé en janvier. En première ligne, l’économie européenne ne devrait plus croître que de 2,7% cette année, au lieu des 4 % espérés au début de l’année.

Après 100 jours d’un conflit qui a déstabilisé marchés et chaînes d’approvisionnement dans le monde entier, l’indice FAO des prix alimentaires s’élève à 157,4 points, avec 22,8 % de hausse enregistrée sur un an depuis mai 2021, indique l’organisation. Denrée stratégique, le blé enregistre une augmentation de prix de 5,6 % en mai : une hausse notamment liée "à l’annonce d’un embargo sur les exportations par l’Inde, à des inquiétudes sur les conditions des cultures dans plusieurs pays exportateurs majeurs", et à une réduction des prévisions de production de céréales en Ukraine. Sur un an, la céréale, dont Russie et Ukraine assuraient 30 % du commerce mondial, a vu son prix augmenter de 56,2 %.

La Russie est le 2ème exportateur mondial de gaz naturel et de pétrole. Elle fournit 40% du gaz naturel et 26% du pétrole brut consommé en Europe. Le baril de pétrole, de 70 dollars environ fin 2021, a presque doublé. Certains prévisionnistes le voient grimper jusqu’à 180 dollars. Dans le même temps, les cours du gaz ont été multipliés par six.

Un nouvel ordre géopolitique ?

En trois mois, l'invasion de l'Ukraine a révélé la fragilité de l'ordre mondial international établi depuis la fin de la Guerre froide. Si le bloc occidental s'est uni contre la Russie, d'autres pays refusent de choisir un camp.

L'Union Européenne a renforcé sa défense. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne, la Belgique et le Danemark ont décidé d'augmenter leurs dépenses en matière de défense. Berlin a annoncé une hausse de ce budget à plus de 2% du PIB, rompant ainsi avec sa tradition pacifiste d'après-guerre. De son côté, la Suède met fin à sa neutralité en acceptant de livrer des armes à l'Ukraine. Une première depuis 1939.

Les États-Unis ont réinvesti l'Europe avec l'OTAN. Deux ans après qu'Emmanuel Macron a jugé que l'OTAN était en état de "mort cérébrale", la guerre en Ukraine a permis un sursaut inattendu de l'Alliance atlantique. Joe Biden a déployé 100 000 soldats américains dans les pays baltes, en Pologne et en Roumanie, pour renforcer le flan oriental de l'organisation.

En Afrique, dit-il, si des pays comme le Kenya et le Rwanda ont été aux avant-postes pour condamner l'invasion, d'autres se veulent plus neutres à l'image de l'Afrique du Sud. Le continent africain est apparu "très divisé" au moment du vote le 2 mars de la résolution de l'ONU condamnant l'invasion de l'Ukraine. En Amérique du Sud, hormis la Bolivie, le Nicaragua, Cuba et le Salvador, qui se sont abstenus, tous les pays d'Amérique latine ont voté la résolution de l'ONU exigeant l'arrêt de la guerre en Ukraine. Traditionnellement alliés des Etats-Unis, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se sont prononcés à l'ONU pour l'arrêt de la guerre en Ukraine. Mais ils n'ont pris aucune sanction contre la Russie. À ce jour, la Chine n'a jamais condamné l'offensive russe, se refusant même à parler d'intervention. Mais pour autant elle ne l'aide pas. Car Pékin ne veut pas entacher ses relations avec les Américains et les Européens, ses principaux partenaires économiques. New Delhi, qui s'est abstenu de condamner la Russie à l'ONU, adopte la même posture que la Chine.

Références

L'équipe

Patrick Cohen
Production
Luc-Jean Reynaud
Réalisation
Anne-Claire Bazin
Collaboration