Facebook, opacité, cynisme et obsession du profit

Facebook devient Meta
Facebook devient Meta ©AFP - Chris DELMAS / AFP
Facebook devient Meta ©AFP - Chris DELMAS / AFP
Facebook devient Meta ©AFP - Chris DELMAS / AFP
Publicité

Début octobre, une ancienne employée de Facebook a dénoncé la stratégie du groupe. Elle reproche au réseau social de favoriser le développement de nouveaux projets plutôt que d'assurer la sécurité des utilisateurs. Frances Haugen sera auditionnée la semaine prochaine par le Parlement européen.

Avec

À 37 ans, Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, devenu Meta il y a quelques jours, est la 5e fortune mondiale. Facebook, ce sont 2,9 milliards d’abonnés, un réseau disponible dans plus de 100 langues avec des bureaux dans plus de 30 pays et un chiffre d'affaires de 29 milliards de dollars sur la période juillet-septembre. Mais ce colosse aux pieds d'argile est pris dans l'un des pires scandales de réputation. 

L'empire Facebook 

Chaque jour, 28 millions de Français se connectent sur Facebook, 16,4 millions sur Instagram, 16 millions sur WhatsApp. Sur l’ensemble de la planète, près de 3 milliards d’humains utilisent les services de la galaxie Facebook. Et Mark Zuckerberg ne compte pas s'arrêter là. Devenu il y a quelques jours Meta, l'objectif du groupe est de connecter tout le monde. En 2014, le rachat d’Oculus pour plus de 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) a permis à Facebook de produire ses propres casques de réalité virtuelle. En 30 ans, Facebook est passé d’une tentaculaire machine publicitaire s’étendant dans l’e-commerce, les paiements en ligne, la réalité virtuelle… et qui entend investir la réalité augmentée, les services aux entreprises, les cryptomonnaies, et dominer l’internet de demain avec son projet de "métavers". Meta permettrait à chaque utilisateur d’avoir une expérience de vie numérique totale sous forme d’avatar. Meta, c'est la planète où l’on se transportera d’une réunion de bureau à un concert, sous forme d’hologramme, sans quitter son salon.  

Publicité

La réalité virtuelle donc mais pas que... Deux ans après l'entrée en application de la loi sur les droits voisins, Facebook et l'Alliance de la presse d'information générale (APIG) ont annoncé, le 21 octobre 2021, être parvenus à la signature d'un accord-cadre. Laurent Solly, directeur général de Facebook France, souhaite lancer le programme Facebook News en France en janvier 2022. 

Facebook pourrait également lancer un portefeuille numérique permettant aux utilisateurs du réseau social d'y stocker des cryptomonnaies. Ce portefeuille virtuel serait baptisé Novi. 

Le colosse aux pieds d'argile

Mais cet empire a ses failles. Depuis début octobre, le groupe est pris dans l'un des pires scandales de réputation suite aux révélations de la lanceuse d'alerte, ancienne employée, Frances Haugen. L'action a perdu 17 % depuis fin août. D éjà en mars 2018, l'entreprise était accusée d'avoir utilisé les données des utilisateurs de Facebook pour créer un outil de ciblage des électeurs afin de peser sur la présidentielle américaine de 2016. Cambridge Analytica un prestataire de la campagne de Donald Trump avait pu accéder à des millions de profils. La société cofondée par Mark Zuckerberg avait alors conclu avec la Commission fédérale du commerce américaine (FTC) un accord où la société avait payé une amende record de 5 milliards de dollars. 

LSD, La série documentaire
55 min

Les Facebook Files 

Ce n'était que le début des scandales. En octobre, le Wall Street Journal a publié une série d’enquêtes sous le nom de Facebook Files. Elles se nourrissent de documents internes emportés par une ex-salariée de Facebook, Frances Haugen. Des documents fournis au régulateur américain et au Congrès, puis transmis par une source parlementaire américaine à plusieurs médias, expurgés des informations personnelles des salariés de Facebook. Le 5 octobre 2021, devant le Congrès, la lanceuse d’alerte Frances Haugen a exprimé solennellement que Facebook "choisit de privilégier son propre intérêt financier au détriment de la sécurité du public".

Dans ces documents, on peut voir que Facebook consacre davantage de ressources à limiter ses effets néfastes en Occident, au détriment du reste du monde. Ils attestent que ces effets sont connus en interne mais les signaux d’alerte pas toujours pris en compte. Enfin, ils prouvent que les algorithmes de Facebook sont devenus d’une complexité telle qu’ils semblent parfois échapper à leurs propres auteurs. 

Signes des temps
42 min

En Inde, ce sont des vidéos pornographiques soft qui se retrouvent subitement mises en avant dans l’onglet Watch, sans que personne ne comprenne pourquoi. Aux Etats-Unis, des ingénieurs s’arrachent les cheveux pour comprendre pourquoi certains groupes politiques continuent d’être recommandés aux utilisateurs alors qu’ils ne devraient plus l’être. Les documents révélaient notamment l’existence d’un système qui exemptait des règles de modération certains utilisateurs très médiatisés, dont les activités attiraient l’attention de millions de gens. Célébrités, politiciens et journalistes peuvent ainsi publier des images ou textes contraires aux règles de Facebook. Dans le reste du monde, Facebook a dû aussi faire face à des usages imprévus de sa plateforme: des cartels mexicains l’utilisent pour recruter, former et payer des tueurs à gages ; des trafiquants s’en servent pour attirer leurs victimes dans des pays du Golfe où elles y sont contraintes de travailler dans des conditions s’apparentant à de l’esclavage ; des réseaux de prostitution y ont recours pour mener leurs activités, ou bien des groupes religieux ou politiques y lancent des appels au meurtre, ou même, dans le cas des Rohingya en Birmanie, à des massacres ethniques. On y apprend également comment le groupe a choisi d’ignorer des contenus toxiques sur Instagram pour les adolescents, désinformation qui nuit à la démocratie par souci de préserver ses profits. Enfin l’arabe, troisième langue parlée sur le réseau, les documents internes montrent que ces employés, principalement installés au Maroc et en Allemagne, ne maîtrisent pas certains des principaux dialectes.

Comment réguler les géants du net ?

Face au pire scandale de son histoire, le réseau social souligne ses efforts constants pour améliorer la sécurité de sa plate-forme : dans ce domaine, Facebook dit avoir investi 13 milliards de dollars (plus de 11 milliards d’euros) depuis 2016 et disposer d’une équipe de 40 000 personnes au total. Plus récemment, l’entreprise a constitué une "cellule de suivi des pays à risques". 

Ce lundi 8 novembre, Frances Haugen sera auditionnée au Parlement européen. La sécurité en ligne, la transparence des algorithmes et l'atténuation des risques en relation avec la proposition de loi sur les services numériques (en anglais DSA) seront parmi les questions abordées lors de l'audition. 

Facebook n’est pas le seul titan digital dont le poids sur nos vies est devenu problématique. De plus en plus de voix soulèvent la nécessité de réguler les géants américains de la tech afin d’amoindrir leur puissance et de permettre l’émergence de nouveaux concurrents. Deux propositions de loi sont actuellement en discussion au Parlement et a Conseil européens. Elles visent à strictement encadrer les sociétés internationales du numérique, les Gafam en tête. L’UE entrevoit des accords pour début 2022. L’une des deux propositions de lois actuellement en discussion est directement centrée sur cette thématique. Le Règlement sur les services numériques (Digital services act ou DSA) veut interdire aux plateformes d’utiliser des algorithmes pour promouvoir de fausses informations et discours dangereux, avec pour les plus grandes, une obligation de moyens pour modérer les contenus. La seconde proposition de loi concerne un règlement sur les marchés numériques (Digital markets act ou DMA). Il prévoit des règles spécifiques aux seuls acteurs systémiques, dont la toute-puissance menace le libre jeu de la concurrence, avec notamment l’encadrement drastique de leur usage des données privées. 

Jusqu'où ira Facebook ? Comment lutter contre cet empire ? Nous en discutons avec nos invités.

L'équipe