Des personnes manifestent contre la guerre en Ukraine
Des personnes manifestent contre la guerre en Ukraine ©Getty - SPENCER PLATT
Des personnes manifestent contre la guerre en Ukraine ©Getty - SPENCER PLATT
Des personnes manifestent contre la guerre en Ukraine ©Getty - SPENCER PLATT
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Jeudi 24 février, la Russie envahissait l'Ukraine. Après onze jours de guerre, la Russie affirme avoir pris plusieurs villes. UE, OTAN, Etats-Unis, ONU : les réunions se multiplient. Cette guerre va t'elle changer les relations internationales ? Comment peut-on arrêter Vladimir Poutine ?

Avec
  • Thomas Gomart Historien des relations internationales, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI).
  • Galia Ackerman Journaliste, historienne, spécialiste du monde russe
  • Bruno Tertrais Politologue
  • Sylvie Kauffmann Directrice éditoriale au journal Le Monde. Spécialiste notamment des questions internationales.

Jeudi 24 février, Vladimir Poutine envahissait l'Ukraine pour selon ses propos, "dénazifier l'Ukraine". Au 11ème jour de cette guerre, plusieurs villes ont été bombardées et les combats s'intensifient entre des militaires russes et une armée ukrainienne qui peut compter sur la population pour résister. Kiev, Kharkiv, Marioupol, Kherson, la liste des villes prises par l'armée russe s'allonge de jour en jour, et avec elle son lot de morts Selon les derniers décomptes de l'ONU, plus de 1,2 million de personnes ont fui l'Ukraine depuis le début de l'invasion russe.

Une guerre sur tous les fronts

Depuis onze jours, nous assistons à des combats sur le terrain mais pas seulement…

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Une guerre de communication

Depuis le début du conflit Volodymyr Zelensky s’affirme comme un interlocuteur privilégié pour la suite au niveau de la scène internationale. Il apparait en guerrier, proche et aux côté de son peuple. Il a montré son courage et avec ses punchlines comme le "je n’ai pas besoin d’un taxi, j’ai besoin de munitions" rétorqué aux Américains qui voulaient l’exfiltrer. L’homme, venu du stand-up avant d’être la star de la série Serviteur du peuple, encore inconnu il y a quelques semaines a le sens de la formule et manie à merveille les outils de communication. Sur Facebook, Twitter et Instagram, il multiplie les selfies avec son équipe, sourire aux lèvres. Le contraste est flagrant avec le président russe, Vladimir Poutine, raide et glacial, qui consulte ses conseillers à plusieurs mètres de distance au bout d’une longue table et inspire une telle terreur que même le directeur du renseignement extérieur en vient à bredouiller.

Le président Vladimir Poutine souhaite imposer son récit officiel sur l'invasion de l'Ukraine, présentée comme une opération limitée de maintien de la paix visant à protéger les Ukrainiens russophones d'un "génocide". Son objectif : étouffer toute voix dissonante sur le conflit.

La Russie limite l’accès aux sources d’information étrangères sur son sol. La BBC, Radio Free Europe, la Deutsche Welle et le site russophone letton Meduza voient leur diffusion limitée. Le 4 mars, la Douma, chambre basse du Parlement russe, a adopté plusieurs textes encadrant la diffusion d’informations et permettant de sévir contre les “intérêts étrangers” dans le pays. Le 4 mars, les députés ont adopté des amendements au code pénal concernant “la répression des fake news_, la discréditation des forces armées russes et les appels à des sanctions [contre la Russie]”_. Ces textes s’appliquent à toute la population russe, et non plus aux seuls journalistes et responsables éditoriaux. 

La diffusion publique d’informations délibérément fausses sur l’armée russe est passible d’une amende de 700 000 à 1,5 million de roubles [entre 6 000 et 12 000 euros] ou l’équivalent du montant des revenus de la personne condamnée pour une période pouvant aller jusqu’à dix-huit mois”, explique Izvestia. En outre, les contrevenants peuvent être condamnés à “des peines de travaux d’intérêt général pouvant aller jusqu’à trois ans, ou d’emprisonnement pour la même période”.   

Le régulateur russe des médias a ordonné vendredi le blocage de Facebook, à qui il reproche de bloquer des médias proches du pouvoir (la chaîne RT et le site Sputnik) en Europe. Twitter risque de subir les mêmes sanctions.

La guerre nucléaire

Vendredi matin, au 9ème jour de l’offensive, les Russes se sont emparés de la centrale nucléaire de Zaporijiia. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accusé la Russie de recourir à "la terreur nucléaire" en bombardant la plus grande centrale nucléaire d'Europe. Une semaine plus tôt, c'est la centrale de Tchernobyl qui tombait entre les mains russes. Selon l'institut international de recherche sur la paix, la Russie a le plus arsenal nucléaire au monde. Mais selon nombre d'experts, l’escalade verbale entre Moscou et les Occidentaux sur le nucléaire reste dans le champ de la dissuasion. Les menaces nucléaires de Moscou n’ont, en effet, jusqu’à présent jamais visé à proprement parler l’Ukraine, qui ne dispose pas de l’arme nucléaire et n’est pas membre de l’OTAN.

Les sanctions dans le domaine du sport et de la culture

Grand Prix de F1 de Sotchi, Mondial de volley, Mondiaux juniors de natation à Kazan : nombreux sont les événements internationaux prévus en 2022 sur le sol russe à avoir été supprimés en réaction à l'invasion en Ukraine. D'autres fédérations comme celles de ski, badminton, et boxe ont annulé toutes les compétitions sportives ou combats prévus en Russie. La semaine dernière, l'UEFA avait quant à elle décidé de déplacer la finale de la ligue des champions, programmée en mai, de Saint-Pétersbourg au Stade de France. Le promoteur de la Formule 1 a annoncé rompre définitivement son contrat avec celui du Grand Prix de Russie.

Enfin, le Comité international paralympique a finalement décidé que les sportifs russes et biélorusses seront finalement exclus des compétitions, même sous drapeau neutre.

Les sanctions économiques

De nombreuses banques ont déjà été exclues du réseau de transmission d’informations financières Swift et l'Union européenne va prendre des mesures sur les cryptomonnaies afin d'éviter que celles-ci ne permettent à la Russie de contourner les sanctions prises à son encontre. 488 entités russes et 26 oligarques sont frappés par les mesures de gel et de saisie des pays du G7. En France, les services du ministère des Finances, de la Direction générale des finances publiques et de Tracfin sont sur le pont pour traquer immeubles, actifs financiers et yatchs notamment pour procéder à leurs saisies. Par ailleurs, les partenaires occidentaux ont décidé de restreindre encore davantage l’accès de la Banque centrale russe aux marchés des capitaux, afin de rendre plus difficiles ses tentatives pour soutenir le cours du rouble, La Banque mondiale a annoncé mercredi la suspension immédiate de tous ses programmes d'aide en Russie et en Biélorussie, en rétorsion à l'invasion de l'Ukraine.

Enfin, de grandes entreprises occidentales ferment leurs commerces et arrêtent leurs centres de production en Russie, comme Ikea, Hermès, Nike, H&M, Coca-cola, Burberry, Mango, Apple, Jaguar, Land Rover, General Motors, Renault-Nissau-Mitshubishi, Lega, Adidas, Microsoft, Nintendo, Airbus, Boeing… Disney, Warner Bros et Sony Pictures suspendent la réalisation et la diffusion de leurs films en Russie    

Plus préoccupant encore : une vague d’annulation de concerts de musique classique touche l’Europe.

Un nouvel ordre du monde : le réveil de l'UE et de l'OTAN

Hier, le président ukrainien Zelensky avait des mots très durs  vis-à-vis de l'OTAN : "t_ous les gens qui mourront à partir d’aujourd’hui mourront aussi à cause de vous, à cause de votre faiblesse, à cause de votre désunion_". Et d'ajouter "si l'Ukraine tombe, tout l'Europe tombera". Des propos de détresse face au rejet de l'OTAN la veille, de sa demande d’imposer une zone d’exclusion aérienne dans le ciel de l’Ukraine. Une interdiction de survol dont le but était de limiter les bombardements, mais une ligne rouge à ne pas franchir pour Vladimir Poutine. Mais Jens Stoltenber, le ministre de la défense de l'alliance le rappelait : "l'Otan est alliance défensive. Nous ne voulons pas être partie prenante au conflit en Ukraine". Une neutralité de façade. Il y a quelques jours, l'Otan a déployé des troupes pour renforcer le flanc est de l’Alliance. Dans le cadre de l’article 4 du traité, des troupes et du matériel ont été envoyées en Roumanie et en Lettonie. Et pour montrer sa puissance, 35.000 militaires de l’Alliance se livreront à un exercice de déploiement en Norvège dans quelques jours. L’occasion pour l’OTAN de montrer à la Russie qu’elle dispose de larges réserves de forces.

Du côté de l'Union-Européenne, pour la première fois, elle a débloqué une aide de 450 millions de dollars pour une assistance à un pays voisin en à peine 48 heures. De nombreux observateurs parlent d’une avancée historique ​pour l’UE, notamment en raison de la capacité de réaction très rapide des dirigeants européen : sanctions économiques, fourniture d'armes à l'Ukraine : des décisions qui ont été prises en un temps record. Même l'Allemagne a totalement revu sa politique militaire en envoyant des armes. À la tribune du Bundestag, le 27 février, il s'est engagé à augmenter les dépenses militaires (100 milliards d'euros sur le budget 2022), à réorganiser les forces armées, en fait à redéfinir entièrement la politique étrangère et de défense, soulignant l'évidence : "Le monde est entré dans une nouvelle ère."  La Suède a rompu avec sa tradition de neutralité en livrant des armes à l'Ukraine. Même la Suisse le fait à sa manière en reprenant "intégralement" les sanctions de l'UE contre la Russie, y compris contre son président, et le gel des avoir. L'alliance occidentale et l'Union européenne en particulier se trouvent unies comme elles ne l'avaient jamais été.  L'invasion de l'Ukraine par Poutine a réveillé cette organisation assoupie, dans l'état de quasi- "mort cérébrale" qu'avait dénoncé Emmanuel Macron.

Sous la pression d'une Ukraine menacée du pire par Moscou, les pays européens pourraient accorder rapidement le statut de candidat à Kiev. Mais d'autres pays sont candidats à l'entrée dans l'UE comme la Géorgie et la Moldavie. La présidente de la commission européenne s'est dit favorable à l'entrée de l'Ukraine au sein de l'UE mais cela nécessite l'accord des 27 et le respect de certaines règles dans le pays candidat comme la lutte contre la corruption.

Alors que l’ONU a évoqué le 1er mars 136 civils tués et 400 blessés en Ukraine en précisant que les chiffres réels sont "considérablement" plus élevés, la Cour pénale internationale a confirmé l'ouverture d'une enquête sur de possibles "crimes de guerre et crimes contre l’humanité" commis sur le sol ukrainien  après avoir reçu le feu vert de 39 Etats parties de la CPI. L’instance, qui suit le conflit depuis plusieurs années, vise aussi des faits ayant eu lieu depuis fin 2013. La partie serait toutefois encore loin d'être gagnée. Mais avant d'aboutir à un procès visant un ou plusieurs responsables, l'enquête peut prendre des années.  La Cour ne possédant pas de force de police, elle dépend de la bonne volonté des Etats. Or une extradition de Vladimir Poutine semble très improbable dans les conditions politiques actuelles, Moscou ayant retiré sa signature du Statut de Rome.

L'équipe

Patrick Cohen
Patrick Cohen
Patrick Cohen
Production
Luc-Jean Reynaud
Réalisation
Anne-Claire Bazin
Collaboration