Les enfants victimes de la famine en Afghanistan
Les enfants victimes de la famine en Afghanistan ©AFP - HECTOR RETAMAL / AFP
Les enfants victimes de la famine en Afghanistan ©AFP - HECTOR RETAMAL / AFP
Les enfants victimes de la famine en Afghanistan ©AFP - HECTOR RETAMAL / AFP
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Le 20 août, les talibans reprenaient le pouvoir en Afghanistan après une campagne militaire d'une rapidité stupéfiante et sans grande résistance. 3 mois plus tard, le pays est ruiné, les habitants sont affamés, les femmes pourchassées et des exécutions et disparitions forcées ont lieu...

Avec
  • Dominique Reynié Politologue. Professeur des Universités à Sciences Po.
  • Bertrand Badie Politiste, spécialiste des relations internationales
  • Hubert Védrine diplomate, ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin et ancien secrétaire général de la présidence de la République sous François Mitterrand
  • Aurélie Filippetti Femme politique, romancière, ancienne ministre de la Culture dans les gouvernements Ayrault puis Valls

20 ans après avoir gouverné en Afghanistan (1996-2001), les talibans ont à  nouveau pris le pouvoir le 20 août 2021. Une prise de pouvoir très rapide sans vraie poche de résistance. Le président Ashraf Ghani avait quitté les lieux bien plus tôt, en concédant la victoire aux talibans via un communiqué. Depuis la prise de pouvoir des talibans, de nombreux sommets ont eu lieu à Doha, des réunions où les talibans implorent l'aide internationale pour faire face à une crise économique. Mais la communauté internationale impose ses conditions... 

Le rapport de Human Rights Watch

C'était l'un des engagement pris par les talibans lors de leur prise de Kaboul. Il n'y aura pas de vengeance contre ceux qui ont collaboré avec les forces étrangères et les forces de sécurité afghanes. Pourtant, deux mois et demi après leur arrivée au pouvoir, les témoignages recueillis par l'ONG Human Rights Watch dessine une toute autre réalité. L'organisation HRW a publié une enquête en début de semaine, qui révèle l’exécution sommaire ou la disparition forcée de plus de 100 militaires ou fonctionnaires de l’ancien régime afghan. Le rapport est intitulé « Pas de pardon pour les gens comme toi », une citation explicite d’un chef taliban. Le 17 août, le porte-parole du mouvement Zabihullah Mujahid affirmait ainsi que "la guerre est terminée" et que "[le chef des talibans] a pardonné tout le monde".

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En réalité, selon les témoignages collectés par HRW, la prise par les talibans des ministères et des administrations leur a permis un accès aux informations sur les collaborateurs des forces de sécurité de l’Etat afghan. La chute du gouvernement d’Ashraf Ghani ayant été si rapide, de nombreux document, où figurent les noms d'informateurs de la police notamment, ont été abandonnés sur place. 

Après leur prise de pouvoir, les talibans ont exigé des anciens membres des forces de sécurité de s’enregistrer afin de recevoir une lettre garantissant leur sécurité. "Cependant, les talibans ont utilisé ces vérifications pour détenir et exécuter sommairement ou faire disparaître de force des personnes quelques jours après leur enregistrement, laissant leurs corps à la disposition de leurs proches ou de leurs communautés ", indique le rapport. En cas de non-déclaration auprès de l’administration talibane, ils risquaient l’arrestation. 

Sans l'aide internationale, le pays est paralysé

Par ailleurs, les ONG et les Nations Unies multiplient les alertes, car l’Afghanistan privé de ressources est confronté à une situation dramatique. Les Nations Unies apportent une aide humanitaire, notamment aux hôpitaux afghans laissés sans ressources depuis l’effondrement d’un gouvernement qui vivait à 80% de l’aide internationale. Washington a gelé près de 9,5 milliards de dollars (8 milliards d'euros) de la Banque centrale afghane. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont également suspendu leurs activités en Afghanistan, depuis fin août retenant les aides ainsi que 300 millions d'euros de nouvelles réserves émises par le Fonds monétaire international (FMI). Les agences de l'ONU ont averti que 23 millions d'Afghans, soit plus de la moitié de la population du pays, seraient cet hiver menacés par la famine, sous les effets combinés de la sécheresse causée par le réchauffement climatique et de la paralysie économique.  Un chiffre désastreux, en augmentation de 37 % par rapport au mois d’avril. Si rien n'est fait, le PIB afghan pourrait chuter de 20% d'ici un an ! 

Depuis leur prise de pouvoir, les talibans multiplient les réunions et appellent à l'aide la communauté internationale pour rétablir l'aide financière au pays pour faire face à la grave crise humanitaire qui le frappe. Dans cette débâcle économique, le secteur hospitalier et sanitaire est l’un des plus touchés. Le chômage s'est envolé, le prix des aliments a doublé, et la souffrance est visible aux quatre coins du pays. Alors que l’hiver s’installe, le Programme alimentaire mondial a calculé que 3,2 millions d’enfants de moins de 5 ans souffriront de malnutrition aiguë d’ici la fin de l’année. Face à l’urgence, l’Union européenne avait annoncé le 12 octobre une aide d’un milliard d’euros. Une aide qui ne sera pas versée au gouvernement afghan, mais à des pays tiers et à des organisations humanitaires. 

La communauté internationale veut des engagements

Mais la communauté internationale se refuse à aider l'Afghanistan tant que les talibans ne respecteront pas leurs engagements. A Doha fin novembre, les talibans ont pris divers engagements : une promesse d'«amnistie générale» pour les fonctionnaires afghans qui ont travaillé contre eux pendant les deux décennies de domination occidentale, le maintien ouvert des aéroports, le respect des droits de l'homme «conformément aux principes islamiques», le retour des missions diplomatiques qui avaient été fermées...  L'UE a par ailleurs exhorté les talibans à mettre en place un «gouvernement inclusif», à encourager la démocratie et à garantir l'égalité d'accès des jeunes filles à la scolarité. Elle a également suggéré que si les talibans remplissaient les conditions de l'UE, des financements supplémentaires pourraient être débloqués, mais uniquement «au bénéfice direct du peuple afghan».

Les pays Européens travaillent à l'ouverture d'une représentation commune

Plusieurs pays européens, dont la France, travaillent à l'ouverture d'une représentation diplomatique commune en Afghanistan afin de permettre à leurs ambassadeurs respectifs de regagner le pays désormais contrôlé par les taliban, a déclaré samedi Emmanuel Macron. Après la prise de Kaboul par les fondamentalistes islamistes en août dernier, les Etats-Unis et plusieurs autres pays occidentaux ont fermé leur ambassade à Kaboul en marge du retrait chaotique des derniers militaires américains. Le ministère des affaires étrangères a annoncé vendredi dans un communiqué qu'une opération exceptionnelle d'évacuation organisée par la France avec l'aide du Qatar, a permis à 258 Afghans, 11 Français et une soixantaine de Néerlandais de quitter l'Afghanistan. Le Quai d'Orsay a, par ailleurs, annoncé que Paris et Doha avaient conduit une opération humanitaire conjointe en Afghanistan, acheminant près de 40 tonnes d’équipement médical, de nourriture et de fournitures pour l’hiver destinés aux organisations internationales se trouvant dans le pays.

Le droit des femmes 

Sous l'ancien régime taliban, les femmes subissaient des discriminations et des violences sexistes : les femmes avaient été exclues de la sphère publique et la plupart ne pouvaient pas travailler. Aujourd'hui, la communauté internationale craint qu'elles ne subissent le même sort. Pour rassurer la communauté internationale, les talibans assurent être attachés aux droits des femmes. En réalité, le quotidien des Afghanes est rythmé par les interdits. Depuis le 15 août, les talibans interdisent aux femmes de travailler, de faire du sport ou d'aller à l'école secondaire. 

Les premières semaines après que les talibans ont repris l’Afghanistan, des femmes sont descendues dans les rues des grandes villes pour protester contre les lois misogynes des nouveaux maîtres du pays. Le 26 octobre, à Kaboul, lorsque quelques dizaines d’Afghanes se sont réunies, elles ont été très rapidement encerclées par des forces talibanes. Depuis, d’autres incidents ont empêché les militantes des droits des femmes de sortir dans la rue.  Entre intimidations et arrestations, leur voix se sont tues. Le 5 novembre un porte-parole taliban a confirmé le meurtre de quatre femmes de Mazar-i-Sharif, au nord de Kaboul, des activistes pour le droit des femmes. Selon les informations récoltées par l’agence de presse, elles seraient montées dans une voiture censée les amener à l’aéroport pour quitter le pays, avant d’être retrouvées mortes deux jours plus tard.

En Afghanistan, le chef suprême des Talibans a demandé vendredi au gouvernement, dans un décret, de « prendre des mesures sérieuses pour faire respecter les droits des femmes » dans le pays. Il évoquait principalement les mariages forcés. « Personne ne peut contraindre une femme à se marier », a déclaré  le mollah Hibatullah Akhundzada, en ordonnant aux tribunaux, gouverneurs et plusieurs ministères de lutter contre les unions forcées, très courantes en Afghanistan.

Restrictions des libertés des femmes mais pas que... Les talibans ont mis en place fin novembre de nouvelles “directives religieuses” qui appellent les télévisions afghanes à ne plus diffuser sur leurs antennes des programmes "opposés aux valeurs islamiques et afghanes". Ce même document demande également aux peu de femmes journalistes encore en poste de porter "le voile islamique" sans préciser s’il s’agit d’un simple foulard, qui est déjà habituellement porté à l’écran, ou d’un foulard beaucoup plus couvrant. Les télévisions afghanes sont aussi appelées à éviter les programmes qui insultent la religion ou "montrent le prophète et ses compagnons". Quant aux hommes, ils doivent être couverts de la poitrine jusqu’aux genoux. Les télévisions afghanes sont aussi appelées à éviter les programmes qui insultent la religion ou "montrent le prophète et ses compagnons". Quant aux hommes, ils doivent être couverts de la poitrine jusqu’aux genoux.

L'équipe

Patrick Cohen
Patrick Cohen
Patrick Cohen
Production
Louise André
Réalisation
Anne-Claire Bazin
Collaboration