Un soldat français au Mali
Un soldat français au Mali ©AFP - THOMAS COEX / AFP
Un soldat français au Mali ©AFP - THOMAS COEX / AFP
Un soldat français au Mali ©AFP - THOMAS COEX / AFP
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Le président français Emmanuel Macron a annulé vendredi 17 décembre le déplacement qu'il devait effectuer au Mali pour rencontrer le président de transition puis célébrer Noël avec les troupes françaises. Motif invoqué : le Covid-19.

Avec
  • Nicolas Normand ancien ambassadeur de France en Afrique du Sud, au Mali, au Congo, au Sénégal et en Gambie. Auteur du "Grand livre de l’Afrique", Editions Eyrolles
  • Bertrand Badie Politiste, spécialiste des relations internationales
  • Hubert Védrine diplomate, ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin et ancien secrétaire général de la présidence de la République sous François Mitterrand
  • Vincent Hugeux Journaliste indépendant, essayiste et enseignant à Sciences Po

Paris avait annoncé mercredi qu'Emmanuel Macron devait se rendre lundi à Bamako pour une première rencontre avec le colonel Assimi Goïta. Ce devait être la première fois qu'il rencontrait le président de transition le colonel Goïta depuis que ce dernier est arrivé à la tête du pays sahélien par un putsch en août 2020 avant d'être conforté par un second coup d'Etat en mai 2021. Au terme de la courte étape à Bamako, le président français devait partir célébrer le traditionnel Noël avec les troupes lundi soir et mardi matin sur la base de Gao (nord-est) avec des soldats français déployés au sein de la force anti-jihadiste française Barkhane, en pleine restructuration. 

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La fin de l'opération Barkhane

Le 1er août 2014 était lancée l'opération Barkhane en remplacement des opérations Serval et Epervier. L'objectif de cette mission lutter contre les djihadistes. 5 000 soldats déployés dans cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), soit la plus grosse opération extérieure française depuis le début des années 2000. Neuf ans après le début de l’intervention française, Paris compte désormais graduellement réduire ses troupes et transférer le commandement des opérations militaires aux armées africaines présentes sur le terrain. C'est ce qu'Emmanuel Macron avait annoncé en juin : une réorganisation de son dispositif militaire en quittant notamment les bases les plus au nord du Mali (Kidal, Tombouctou et Tessalit) et en prévoyant de réduire ses effectifs dans la région d'ici 2023 à 2 500-3 000 hommes, contre plus de 5 000 alors. 

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Le 14 décembre au soir, la base de Tombouctou, dans le nord du Mali, a été  rendue par les forces françaises à l’armée malienne. Il y a a quelques semaines, c'était les bases de Kidal et de Tessalit que les soldats français quittaient. En 9 ans, la France aura perdu 53 militaires. 

Quel bilan après 9 années au Sahel ?

La dégradation continue dans le centre du Mali aboutit à davantage d’accords locaux avec les djihadistes. De plus en plus de villages acceptent d’abandonner l’école traditionnelle pour l’école coranique, de généraliser le port du voile, ou encore de couper tout contact administratif et judiciaire avec l’Etat malien en échange d’une protection. Une réalité sur laquelle Paris comme d’autres pays et bailleurs du Mali n’ont cessé d’alerter les autorités de Bamako. Moins pour bloquer ces accords, qui reflètent parfois certaines aspirations religieuses, que pour maintenir un lien entre ces villages et l’Etat central. Mais comme pour le nord, les exécutifs qui se sont succédé à la tête du Mali depuis huit ans n’ont jamais souhaité réellement investir administrativement le centre du pays. 

Les groupes, affiliés à Al-Qaida ou, depuis 2016, à l’organisation Etat islamique, ne sont plus en position de conquérir militairement Bamako, s’ils l’ont jamais été, mais, effet pervers de la pression militaire exercée sur eux, leur présence s'est étendue bien au-delà des confins désertiques du nord malien. Les zones rurales du Burkina Faso ou de l’ouest du Niger vivent désormais largement sous leur contrôle. Le nord de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Togo, du Bénin, l’est du Sénégal sont aujourd’hui dans leurs points de mire.

La France, ces dernier mois, n'avait pas très bonne presse au Sahel comme en témoignent les manifestations hostiles rencontrées par le 32e convoi logistique lors de sa traversée du Burkina et du Niger, à la fin du mois de novembre.

Comment lutter contre les mouvements djihadistes ?

L'armée française se retire progressivement mais qui prendra le relais pour lutter contre les djihadistes?

Créée en 2017, la force conjointe G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) était censée être un relais, à terme, de « Barkhane ». Mais ses huit bataillons demeurent précaires à tous les niveaux. 

Autre armée présente sur place pour lutter contre la menace djihadiste accrue au Sahel : Minsuma, la mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali. Cela représente 15 000 casques bleus pour un coût annuel de 1,189 milliard de dollars. 

Sur place également, l’Union européenne qui assure la formation de soldats maliens par l’intermédiaire de sa mission EUTM Mali, composée de 700 soldats de 25 pays européens.

En raison du dernier coup d’Etat au Mali, les fonds européens ou américains qui servaient à financer des projets de soutien aux communautés civiles ou à la construction de postes militaires au Liptako sont gelés. Plus un Européen ne souhaite s’afficher aux côtés de militaires maliens ou tchadiens, alors que la mort d'Idriss Déby, mi-avril, au Tchad, a engendré une transition musclée, comparable à un coup d’Etat.

Enfin, il reste l’opération Sabre au Sahel : c’est une formation purement tricolore qui est composée des commandos d’élites français. 

L'offensive de la Russie dans la région

Si la menace d’une arrivée de ses mercenaires sur le terrain des opérations agite les Occidentaux, le Mali est loin d’être une terra incognita pour la Russie. Depuis l’indépendance, en 1960, la coopération militaire entre les deux pays, renforcée par un nouvel accord signé durant l’été 2019, a permis l’équipement de bon nombre d’unités et la formation de nombreux officiers maliens.

Moscou dispose historiquement d’influents relais sur place et a intensifié ses efforts diplomatiques en direction de Bamako après le coup d'état d'août 2020. La conjoncture lui est favorable avec un premier ministre, Choguel Maïga, et un ministre de la défense formés sur ses terres. Le Kremlin pourrait en profiter, dans le jeu de rivalités qui l’oppose à plusieurs nations européennes.  Dès les années 1960, dans le sillage des indépendances, l'URSS se lie avec plusieurs pays africains, au nom de l'internationale socialiste et contre la tutelle occidentale. Des générations d'officiers y sont formées, certains parlent couramment russe. A l'époque, l'Union soviétique accueille aussi de nombreux étudiants maliens, à l'instar de l'actuel Premier ministre Choguel Maïga, diplômé de l'Institut des télécommunications de Moscou.  

Pour les dirigeants maliens, la Russie offre par ailleurs la possibilité d’une relation sans exigence politique, alors que se profile une prolongation de la transition politique au-delà de l'échéance annoncée de février 2022.

L’Union européenne (UE) a pris, le 13 décembre dernier, certaines sanctions contre la société de sécurité privée russe Wagner. Elles concernent une interdiction de visas pour les personnes et le gel des avoirs dans l’UE. « La décision a été approuvée à l’unanimité par les ministres des Affaires étrangères de l’UE, réunis à Bruxelles, et a été publiée au Journal officiel de l’Union européenne pour une entrée en vigueur immédiate. Le Groupe Wagner est accusé d’avoir « recruté, formé et envoyé des agents militaires privés dans des zones de conflit du monde entier afin d’alimenter la violence, de piller les ressources naturelles et d’intimider les civils en violation du droit international, notamment du droit international des droits humains », précise le Conseil de l’UE dans un  communiqué.

Par ailleurs, le Kremlin investit tous azimuts pour diffuser cette petite musique anti-française. Il s'appuie d'abord sur un dispositif officiel via les deux principaux canaux de son audiovisuel extérieur public, l'agence de presse Sputnik et la chaîne de télévision RT. Implantés d'abord au Maghreb, ils ont étendu leur présence en Afrique subsaharienne et misé sur la coopération avec des médias locaux. Derrière cette façade publique, la Russie mène des opérations plus discrètes, en infiltrant directement des médias locaux. 

L'équipe

Patrick Cohen
Patrick Cohen
Patrick Cohen
Production
Luc-Jean Reynaud
Réalisation
Anne-Claire Bazin
Collaboration