France Culture
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Axel Honneth : Ce que social veut dire (Gallimard) / Revue Illusio N°10/11 Dossier Théorie critique de la crise (Le Bord de l’eau)

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Axel Honneth est l’actuel directeur de l’Institut de recherche sociale où il a succédé à Habermas et il incarne la troisième génération de l’École de Francfort, fondée comme on sait par Max Horkheimer et Theodor Adorno. Dans ce livre destiné au public français, il fait le point sur son évolution philosophique et revient sur la théorie de la reconnaissance, dont il est l’artisan, en essayant de faire la part des influences qui l’ont nourrie, chez les Allemands – Kant, Fichte et Hegel – mais aussi outre-Rhin du côté français chez des penseurs comme Sartre, Merleau-Ponty, Lévi-Strauss, Castoriadis ou Bourdieu. C’est cette série de confrontations qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage, donnant un relief inédit à sa théorie et comme une profondeur de champ, tout en faisant apparaître notre tradition française sous un regard neuf.

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La théorie de la reconnaissance, qu’il développe dans un livre réédité aujourd’hui en Folio (La lutte pour la reconnaissance ) a pour objet de décrire la dynamique sociale de l’émancipation à l’œuvre dans l’histoire et de montrer comment, à travers les conflits, elle tend à accroître les espaces de liberté dans la société. Elle se fonde sur la donnée anthropologique ainsi énoncée par Fichte : « l’homme n’est homme que parmi les hommes ». Au niveau individuel comme au niveau collectif, elle se traduit par – je cite – une « lutte permanente des membres de la société pour gagner le respect et l’estime de leurs partenaires ». Chez Kant elle est associée au thème du progrès et débouche sur la dimension morale mais aussi, à travers la reconnaissance réciproque, sur une prise de conscience de sa propre liberté. Chez Hegel, cette reconnaissance mutuelle apparaît comme le schéma fondamental de la vie éthique et des limites que chacun s’impose dans ses rapports à autrui. Mais aussi comme l’un des moteurs de l’histoire, ceux qui luttent pour la reconnaissance cherchant à faire valoir un aspect nouveau et jusque-là ignoré de la liberté, de sorte que l’histoire peut être considérée comme « la réalisation progressive de la liberté » dans le monde. « Le mobile déterminant – résume Axel Honneth – est, chez Kant, l’« amour-propre » et la « soif d’honneur » de l’individu, chez Hegel, le besoin d’appartenance et d’intégration sociale ».

Axel Honneth évoque une différence sémantique entre l’allemand et le français qui semble avoir sur cette question toute une série de conséquences. Il n’y a pas dans le terme Anerkennung la connotation de « gratitude » qui est attachée au français reconnaissance, comme dans « expression ou témoignage de reconnaissance », où l’on peut sentir un relent de sujétion. D’où l’ambivalence qui affecte la conception française de la reconnaissance depuis Rousseau, pour lequel l’« amour propre » reste soumis au risque du jugement d’autrui, lequel peut être négatif. Chez Sartre, la reconnaissance intersubjective est plutôt considérée comme une forme d’aliénation que comme une dynamique d’intégration – qu’on songe au célèbre chapitre sur le regard dans L’Être et le néant . Par ailleurs la reconnaissance est toujours susceptible de basculer dans la « méconnaissance », comme chez Lacan et Althusser avec le concept de « subjectivation », qui renvoie au stade du miroir chez le premier et à la situation de l’interpellation chez le second, dans tous les sens du terme, même policier. « Hé, vous là-bas », l’interjection semble bien davantage augurer l’assujettissement que l’émancipation. Ce scepticisme de tradition française qu’on peut également retrouver chez Bourdieu à l’égard de la reconnaissance – qui confine à l’assignation, à une place, à un rôle – trouverait un dérivatif intéressant dans la phénoménologie de Merleau-Ponty, où Axel Honneth reconnaît avoir puisé les motifs du déploiement corporel de la lutte pour la reconnaissance, à commencer par – je cite « les insignes corporels et la rébellion physique par lesquels les adolescents revendiquent le respect dans l’espace public ».

Jacques Munier

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Axel Honneth : Un monde de déchirements. Théorie critique, psychanalyse, sociologie (La Découverte)

"Les évolutions sociales actuelles font apparaître les déchirements comme l'un des aspects les plus saillants des sociétés contemporaines. Partant d'une critique de la modernité capitaliste, la Théorie critique a cherché, en particulier depuis Marx, à en comprendre les ressorts tout en s'efforçant de les dépasser par l'élaboration d'une pensée pratique de l'émancipation. La Théorie critique de l'École de Francfort, à laquelle se rattache Axel Honneth, a fait de l'analyse de ces déchirements l'un de ses thèmes de prédilection. À travers un examen de ses différents auteurs (Adorno, Horkheimer, Habermas), comme de certains de ses précurseurs (Marx, Lukács) et d'auteurs qui y sont rattachés de manière moins directe, Axel Honneth propose ici une lecture novatrice de ce vaste courant de pensée. Sa réflexion, toujours soucieuse de clarté et de rigueur, révèle les tensions qui le traversent et l'actualité des problématiques qu'il soulève. Par la même occasion, elle donne à voir comment il situe sa propre théorie dans le prolongement de ce courant. Ainsi, Axel Honneth analyse la place de la psychanalyse et de la recherche sociologique au sein de cette tradition de pensée et brosse les traits d'une coopération renouvelée entre théorie normative et analyse de la société. Par une mise en perspective des apports critiques du concept de reconnaissance, il nous offre un outil précieux pour interroger les modalités actuelles de la critique sociale." Présentation de l'éditeur

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Revue** Illusio ** N°10/11 Dossier Théorie critique de la crise (Le Bord de l’eau)

http://revueillusio.free.fr/illusio10.html

C’est une considérable entreprise, que je ne fais qu’évoquer ici et qui témoigne de la vitalité de la Théorie critique, le label de l’Ecole de Francfort, une théorie conçue dans les années 30 pour dénoncer les impasses de la modernité et les usages dévoyés de la Raison au profit des guerres, génocides et violences sociales. La deuxième génération, celle de Habermas reprend la critique de la domination et la théorie de l’émancipation en développant une conception « communicationnelle » de l’Etat de droit et de la société et, comme on l’a vu, Axel Honneth revient sur la dimension conflictuelle de la dynamique sociale

Il en est question dans ce double N° de la revue Illusion, qui est appelée à se prolonger dans deux autres livraison, nous y reviendrons donc, qu’il me suffise de dire qu’il est ici amplement question de la crise sociétale que nous traversons et notamment de ce qui est désigné et analysé comme le totalitarisme néolibéral.