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Gillian Weiss : Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée (Anacharsis) / Revue Kanyar N°2

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On connaît l’histoire de la course en Méditerranée, une activité de piraterie et de prédation pratiquée de part et d’autre du Mare Nostrum , qui consistait à s’attaquer aux navires de commerce ou aux villageois des côtes pour réduire les captifs en esclavage. Certains historiens ont vu dans cette pratique très répandue pendant trois cents ans, du milieu du XVIe jusqu’à la conquête d’Alger par la France en 1830, le prototype du système d’exploitation, racialisé et décuplé, de l’esclavage outre-Atlantique. L’ambition de Gillian Weiss est inverse. Elle cherche à montrer comment, à l’aube du monde moderne, des éléments de cette histoire transatlantique de l’esclavage ont pu redéfinir la manière dont les Français appréhendaient la servitude des Européens, les conduisant à identifier dans la même opération de conquête destinée à y mettre un terme, émancipation et domination coloniale, car l’abolition de « l’esclavage des Blancs » justifia en partie la prise d’Alger, prélude à l’entreprise coloniale. « À compter de la moitié du XVIIIe siècle – je cite – et pendant le suivant, l’esclavage tel qu’il se pratiquait dans le Nouveau Monde fournit une grille de lecture pour la compréhension du sort des captifs du Vieux Monde ». D’abord considéré comme un « accident de la vie » – la capture par les corsaires et la servitude jusqu’à l’hypothétique rachat – l’esclavage sera progressivement « racialisé » dans le contexte de la traite, esclavage blanc versus esclavage noir, ce dont témoignent ces lignes de Diderot écrites dans l’optique de l’abolitionnisme qui commence à faire son chemin : « Ceux de nos voisins que les Barbaresques ont chargé de chaînes obtiennent notre secours et notre pitié. Des malheurs même imaginaires nous arrachent des larmes dans le silence du cabinet et surtout au théâtre. Il n’y a que la fatale destinée des malheureux nègres qui ne nous intéresse pas. On les tyrannise, on les mutile on les brûle on les poignarde et nous l’entendons dire froidement et sans émotion ».

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Diderot fait ici allusion aux innombrables récits de captivité plus ou moins arrangés qui se répandent dès le XVIIe siècle, mettant en scène un héros d’un type nouveau, dont la survie tenait davantage à la duplicité, à l’imposture ou à la dissimulation qu’au caractère valeureux. Les captifs de noble extraction préféraient abdiquer tout signe extérieur de richesse de manière à diminuer le montant de la rançon et la duplicité sur leur confession religieuse permettait à ceux qui avaient été convertis d’évoluer dans la « fluidité » des identités en Méditerranée, « protégeant et nourrissant l’allégeance à la France » au prix d’une dissimulation que ces récits présentaient comme un chemin vers l’authenticité, une fois la liberté recouvrée. Car les Rois pouvaient choisir les candidats à la libération moyennant le versement de la rançon ou l’échange de captifs, en excluant les renégats ou les protestants que les persécutions avaient poussé en masse dans les filets des corsaires, et en incluant les habitants de territoires annexés comme la Corse en son temps, redessinant ainsi au gré des événements les contours d’une « identité française ». Louis XIV, qui multiplia les opérations destinées à accélérer ces libérations, n’était pas seulement soucieux de récupérer les marins, commerçants, charpentiers et autres professionnels de valeur. Il comprenait la crainte des populations menacées par les raids des Barbaresques d’être exposées à de « graves épidémies nord-africaines » : la peste, la sodomie et l’islam, sans qu’on sache au juste s’il s’agissait là d’un ordre croissant ou décroissant…

Le cours de cette histoire partagée est ponctué par les processions de captifs libérés, dont la dramaturgie était soigneusement réglée et qui pouvaient durer jusqu’à trois mois sur les routes et grands chemins de notre bon royaume. Quelles que soient leurs origines, aristocrates et manants, qu’il pleuve ou qu’il vente, portant le même costume, souvent chargés de chaînes, ils se traînaient des semaines durant jusqu’à la capitale guidés par de jeunes garçons portant des ailes d’anges, en signe de gratitude pour la générosité de la couronne et de l’Église. Les ordres monastiques, Trinitaires ou Mercédaires chargés de négocier les libérations, attendaient de ces manifestations souvent accompagnées de musiciens, la récolte de dons pour financer d’autres opérations. Symboliquement, ces rituels immuables et répétés avaient valeur de rédemption et de reconversion. Ils mettaient en scène une version doloriste, sulpicienne et presque carnavalesque du « choc des civilisations ».

Jacques Munier

Revue Kanyar N°2

http://www.revuekanyar.com/#

KAGNAR [KANYAR] : N. et Adj. 1. Fainéant. 2 Voyou. 3. (A propos d’une femme) facile ; légère.

La ligne de la revue : « militantisme culturel et légère insolence »

Des auteurs, de l’île de La Réunion et du monde entier y publient des récits, essentiellement des nouvelles, inédites, conçues pour la revue. Une revue animée par André Pangrani

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L'équipe

Jacques Munier
Production
Geneviève Méric
Collaboration