Publicité
En savoir plus

Marie Desmartis : Une chasse au pouvoir. Chronique politique d’un village de France (Anacharsis) / **Les Cahiers de l’Ecole de Blois ** N°10 Dossier Lire le paysage (Editions de La Villette)

cahiers de l'école de Blois
cahiers de l'école de Blois
anacharsis
anacharsis

C’est un village des Landes de Gascogne, 200 âmes et une population divisée entre les « indigènes », regroupés dans le clan des chasseurs, les nouveaux venus, le plus souvent et dans un premier temps des jeunes animés par l’idéal du retour à la terre et que les premiers appellent les « poètes » ou les « zippis », et enfin les possédants, des propriétaires fonciers qui doivent leur fortune à la sylviculture, comme Madame le maire de la commune. Entre eux, les lignes ne sont pas figées et la politique locale entraîne de constantes reconfigurations, des alliances objectives qui font le sel de l’enquête menée par Marie Desmartis. A ce degré de proximité, l’observation participante tourne d’ailleurs souvent à l’immersion totale en apnée, et l’ethnologue très vite accueillie a été d’emblée intégrée à son propre rôle dans la communauté.

Publicité

L’auteure décrit le processus d’identification qui se met en branle dès qu’un nouvel arrivant s’installe dans le village, une curiosité bienveillante, à l’affût d’indices permettant de discerner dans quel camp le classer. Des visites sous tel ou tel prétexte qui permettent d’en savoir plus long donnent en retour au nouveau venu l’impression d’être accueilli et de faire l’objet de toute l’attention de ses voisins. En fait, il s’agit pour eux d’apprendre à le connaître et comme le rapporte Hervé à propos d’un jeune couple récemment installé, « déjà voir qui c’est ». Mais devant cette sollicitude, la plupart sont sous le charme et certains, comme Sylvie, venue de Lille avec ses deux petites filles après le décès de son mari, se font très vite des relations parmi les « chasseurs », grâce à une très généreuse propension à offrir l’apéritif à tous ceux qui se présentent. Pourtant, sous cette apparence débonnaire les conflits se trament et alourdissent l’atmosphère du « village idéal ». Et il arrive que l’on découvre « par la bande », avec consternation, les résultats de l’examen de passage subi auprès des autochtones.

Car le village est divisé et les lignes de fracture sont apparues au grand jour dans le contexte des élections locales. Autant dire tout de suite que la politique nationale n’a que peu d’impact sur la citoyenneté communale et les tensions un rapport affaibli aux clivages partisans. Qu’on en juge : aux élections municipales de 2001, l’une des conseillères et future maire UMP décide de présenter une liste dissidente à la traditionnelle liste unique menée par le maire sortant, représentant le « clan des chasseurs ». Malgré quelques lettres médisantes aussi peu anonymes que possible, distribuées dans les boîtes aux lettres pendant la campagne, cette liste obtient trois élus au conseil municipal, qui se réunit alors pour élire le nouveau maire. Le maire sortant, convaincu d’être en position de force dans sa « chasse au pouvoir » avec sa majorité, exige que la tête de liste dissidente et ses deux colistiers démissionnent avant le vote, ce qu’ils refusent derechef. Dans ces conditions le maire sortant décide de ne pas se porter candidat, pas plus d’ailleurs que la tête de liste opposée qui revendiquait seulement une résistance de principe à la politique antérieure. Après un coup de fil à la Préfecture, il s’avère qu’il faut voter et surprise : la tête de liste dissidente, Mme Fortier dans le texte, est élue au troisième tour maire avec les voix de ses adversaires alors qu’elle-même et ses deux colistiers avaient apporté leurs suffrages au maire sortant. Le but de la manœuvre étant de la pousser à démissionner, elle qui avait fait l’annonce publique de son peu d’engouement pour la charge, un nouveau coup de fil à la Préfecture stipule que selon le code électoral l’impétrante n’a pas d’autre choix que d’accepter le mandat, quitte à démissionner après au moins deux mois de procédure. Maire malgré elle, cette riche propriétaire va s’employer à redessiner les lignes d’un conseil où elle ne dispose que de l’appui de deux conseillers sur onze, encore appartiennent-ils au groupe des petits nouveaux.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. L’arbre de mai érigé pour célébrer la nouvelle équipe sera décapité dans la nuit et les restes du pin altier versés symboliquement sous peu au feu de la Saint-Jean par la municipalité qui s’empresse d’en dresser un autre. Mais au cours de la fête, un incendie se déclare dans une parcelle de pins appartenant au nouveau maire, la susdite Mme Fortier. Et quelque jours plus tard, simultanément, trois palombières s’enflamment, dont l’une était édifiée par l’un des adjoints colistier de Mme le maire sur une parcelle que celle-ci lui avait prêtée. A trois heures du matin, cette nuit là, les habitants sont réveillés par Charlie, le petit chien errant devenu la mascotte de certains d’entre eux, qui signale l’incendie menaçant le village. Là aussi, c’est tout un symbole puisque la divagation des chiens était dénoncée par le clan des chasseurs qui considèrent qu’ils font fuir le gibier. L’enquête menée par les gendarmes n’aboutira pas faute de témoignages, c’est l’omerta de ceux qui savent comme de ceux qui redoutent les représailles. Mais le journal Sud-Ouest avait donné le ton et qualifié préventivement l’atmosphère poisseuse du petit bourg en titrant un reportage : « Olignac : Chicago ou Clochemerle ? », où il est question de portes qui ne s’ouvrent plus après 10 heures du soir, un lieu où « derrière chaque botte de paille un fusil guette les ombres ».

Et voilà encore un terrain miné en anthropologie, et, sachez-le, à moins de 50 km de Bordeaux.

Jacques Munier

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration