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Sénèque : De la colère (Rivages Poche) / Revue PULP N°2 Dossier Guerres

de ira
de ira

« Certaines personnes en proie à la colère ont gagné à se voir dans un miroir » nous dit Sénèque. Qu’on en juge : « ses veines se gonflent, sa poitrine est secouée par une respiration haletante les cris de rage lui distendent le cou puis les membres tremblent, les mains s’agitent, tout le corps est pris de convulsion… C’est ainsi qu’il faut se représenter la colère, les yeux étincelants, sifflant, gémissant, mugissant, grinçant des dents, poussant les cris les plus atroces, livide de ses propres coups, la démarche égarée, enveloppée de ténèbres, travaillant à la haine générale et surtout à la sienne, prête à bouleverser la mer, la terre et le ciel… » La description est célèbre, le trait à peine forcé, chacun peut s’y reconnaître ou, pour les meilleurs d’entre nous, y retrouver un souvenir. Être exposé à une grosse colère est en général une expérience éprouvante, surtout si l’explosion confine au comique. Le tableau a évidemment une valeur édifiante. Sénèque le martèle sur tous les tons : la colère est une passion mauvaise.

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Les Anciens étaient fascinés par la colère et ne rataient pas une occasion d’en faire la peinture, Homère le premier, qui se délecte des accès de fureur des dieux et des héros. On ne compte plus les traités, perdus ou conservés, qui lui sont intégralement consacrés et l’on peut supposer que si à l’époque de Sénèque la question fait encore débat, c’est que cette passion, en dépit des progrès de la civilisation, reste consubstantielle au comportement humain, lequel, au lieu de s’affiner à mesure qu’on s’élève dans les strates supérieures de l’humanité, semble souvent d’autant plus enclin à lâcher la bonde à ses humeurs. C’est tout particulièrement le cas pour les hommes de pouvoir, à tel point que lorsqu’il accède au trône impérial en l’an 41 de notre ère après l’assassinat de Caligula, Claude, qui avait subi sa cruauté démentielle, promulgue un édit dans lequel il s’engage à ne plus s’emporter. C’est à ce moment précis que Sénèque rédige son De ira , qui vient ainsi s’inscrire dans la tradition des traités de gouvernement.

Méthodiquement, il réfute tous les arguments qu’un culte dévoyé de la puissance avance en faveur de la colère, en particulier celui qui en fait un avantage dans le combat. « Qu’est-ce qui a décimé les milliers de Cimbres et de Teutons qui ont déferlé sur les Alpes, sinon le fait que la colère leur tenait lieu de courage ? » On pense aussi à la réputation qu’avaient les Gaulois de combattre comme des hordes déchaînées mais dont les assauts furieux venaient s’écraser sur le roc des phalanges romaines. Et s’il est vrai qu’elle rend plus combattif, alors la colère est comme l’ivresse, qui, elle aussi peut tenir lieu de courage. Mais l’une et l’autre n’ayant qu’un temps, elles ont tôt fait de se dégonfler. « La colère a souvent reculé devant la pitié, car sa force n’a pas de consistance – insiste le philosophe – c’est une vaine bouffissure et seuls ses débuts sont violents. »

Le traité tout entier est un plaidoyer en faveur du pouvoir de la raison. Il aura de nombreux lecteurs. Dédié au frère aîné de Sénèque Novatus, préteur puis consul – celui-là même devant lequel comparût l’apôtre Paul à Corinthe – l’ouvrage se destinait par là à être diffusé dans les hautes sphères de l’Empire. On ne sait trop si l’empereur Claude l’a lu, mais il ne l’a pas débarrassé de ce que Suétone dénonce comme « sa manie » d’exercer la justice à tout bout de champ et en général très mal, car sous l’emprise de la colère, qui « dictait la rigueur disproportionnée des sentences et s’assouvissait dans l’exécution souvent arbitraire des châtiments », rappelle Nicolas Waquet qui a traduit et préfacé cette nouvelle édition. Montaigne, qui a lu Sénèque, évoque dans ses Essais les punitions infligées aux enfants et souligne qu’ « il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère », laquelle dégrade la correction en vengeance. Rousseau s’en souviendra dans l’Émile et Nietzsche, grand admirateur du stoïcien, fait de l’esprit de vengeance, associé au ressentiment, le trait majeur de la morale qu’il réprouve. Pourtant, fidèle à son caractère intempestif et contradictoire, il écrit dans *Humain, trop humain * : « La colère vide l'âme de toutes ses ressources, de sorte qu'au fond paraît la lumière. »

Jacques Munier

« Rester en colère, c'est comme saisir un charbon ardent avec l'intention de le jeter sur quelqu'un ; c'est vous qui vous brûlez. » Bouddha

« La foudre gouverne (emporte) l’univers. » Héraclite

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Revue PULP N°2 Dossier Guerres

http://revue-pulp.fr/

La guerre sous tous les angles et focales : la figure du guerrier, les enfants et la guerre, le théâtre de la guerre : photographie et peinture, avec un gros plan sur Otto Dix, 23 quand la guerre de 14 éclate, la propagande et l’affiche…

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L'équipe

Jacques Munier
Production
Geneviève Méric
Collaboration